J’y ai d’abord vu, toi Pierre, avec Cassandre et vos 6 enfants. Puis vous Pierre, Catherine et vos 3 enfants, et ensuite vous, Louis, Daniel et Louise, Etienne, Jacques, Magdeleine et Marie, et Pierre, tous avec conjoints et enfants… Des familles entières, des hommes, des femmes, des enfants, des villages entiers. De très nombreux noms croisés et connus, de très nombreuses petites feuilles de mon arbre et des ancêtres directs. Trop, beaucoup trop. Et parmi eux :

  • DUPUY Pierre, laboureur, 38 ans et Cassandre DUPUY sa femme, 36 ans demeurant au village de Vinché, Catherine, Françoise, Pierre, Pierre, Jean et Elizabeth âgés de 10, 8, 7, 4 et 2 ans.
  • BARRICAULT Louis son beau-frère de la même communauté 43 ans Jean et Marie ses enfants 8 et 2 ans demeurant à la Pilochère.
  • Suzanne ESNARD sa femme 37 ans.
  • CHAUVIN Daniel, laboureur de 26 ans. Louise BERLOUIN sa femme 27 ans, François et Jacques enfants de 3 et 2 ans du Bois de la Faye.
  • CONTE Françoise femme de François SIGRE âgée de 44 ans. Magdeleine sa fille, femme de Pierre PINEAU âgée de 17 ans, Jean FAUCHIER son gendre et Marie SIGRÉ sa femme et ayant 2 enfants en bas âge;
  • THOREAU Pierre, meunier, 40 ans. Isabelle GASTINEAU sa femme 30 ans, Marie leur fille 2 ans.

J’ai pris le temps d’y lire tous les noms, tous les prénoms, et en le faisant je souhaitais, pour une fois, ne rencontrer aucun de vous. Mais de la branche protestante de mon arbre, peu n’y sont pas notés.

En feuilletant cet ouvrage, le « Rolle des nouveaux convertis de Poitou à la foi catholique, Apostolique et romaine »  et au fil de ses pages, mes pensées s’envolent comme souvent vers vous, vers ce que vous avez subi, vers ce que vous avez finalement fait pour vous sauver, pour sauver vos familles : abjurer.

D’autres ont choisi l’exil pour se protéger et pratiquer leur religion. Pas vous. Pourquoi ? Parce que pour la plupart vous travailliez cette terre aimée et qu’il était trop difficile de la quitter ? Parce que vous y étiez trop attachés ? Partir, était-ce pour vous comme devoir rompre des liens tissés depuis longtemps, était-ce comme une sorte de trahison ? Tant de questions…

Ce Rolle fait état de près de 40000 conversions en 1681, et ce seulement pour les diocèses poitevins. C’est énorme !

1681 : première dragonnade en Poitou. Je ne reviendrai pas sur les exactions de ces « missionnaires bottés » suffisamment décrites et dont j’ai déjà parlé ici. Juste rappeler que leur souvenir a subsisté dans l’inconscient collectif pendant de très nombreuses années. Rappeler que ce recours à la force a été institutionnalisé après l’échec d’autres méthodes de conversion plus « douces ». Rappeler que dès 1668 est paru à Poitiers une véritable machine de guerre juridique contre la « R.P.R. ». Le titre de l’ouvrage résumant à lui seul le but de l’entreprise : « Décisions catholiques ou Recueil général rendus en toutes les cours souveraines de France en exécution ou interprétation des édits qui concernent l’exercice de la religion prétendue réformée, avec les raisons fondamentales desdits arrests (il y en eu 141), tirés de la doctrine des Pères de l’Église, des conciles et des lois civiles et politiques du royaume » Rappeler qu’il y a eu ensuite une seconde dragonnade en 1685 qui entraina encore davantage d’abjurations. Rappeler que les persécutions ont duré plusieurs décennies et que sans temple, sans pasteur (souvent), vous avez réussi à maintenir votre vie religieuse grâce aux livres dissimulés et au culte pratiqué en famille.

Mais pourquoi ? Pourquoi cette répression qui prépare, on le verra par la suite, la révocation de l’Édit de Nantes; cet édit décrit comme « perpétuel et irrévocable », cet équilibre unique mais fragile permettant pendant près d’un siècle de faire coexister deux religions au sein d’un même royaume.

Pourquoi ?

Pierre, Louis, Daniel, Suzanne, Françoise et tous les autres, j’imagine à quel point ce renoncement a dû être difficile même si je devine que vous n’êtes pas devenus catholiques comme ça « du jour au lendemain » (pour preuve l’endogamie persistante bien après votre abjuration). J’imagine votre désarroi de renier ainsi votre religion qui imprégnait votre quotidien, votre mode de pensée, votre identité même. Ainsi le témoignage de Pierre GARRISSON, avocat à Montauban, qui décrit à lui seul ce que vous avez tous vécu ce jour là : « … Et après avoir versé un torrent de larmes, je vais, avec une douleur inconcevable, passer une déclaration que j’abandonne ma religion dans laquelle Dieu m’a fait naître, où j’ai été élevé et dans laquelle j’espérais de vivre et de mourir… ».

Pourquoi ?

Avez-vous vraiment su la cause de cet « acharnement » à vouloir à tout prix faire disparaitre votre religion ? En connaissiez-vous les raisons profondes ? Le pourquoi ?

Aujourd’hui, nous nous révoltons tous de ce qu’il s’est passé, nous nous révoltons en pensant à ce que vous avez enduré…

Portrait de Saint Simon (1728)

Même certains représentants de l’illustre Cour du Roi Soleil dénoncent cette trame machiavélique contre une partie du peuple français. Parmi eux, le mémorialiste duc et pair Saint-Simon, qui consigna les faits et gestes de la Cour dans de longs volumes, et qui décrivit avec beaucoup de justesse et de froide indignation la versatilité du Roi, son abus de dévotion, son aveuglement. Sous sa plume, l’image d’un mode de gouvernance cruel :

« … le Roi était devenu dévot dans la dernière ignorance. À la dévotion se joignit la politique. On voulut lui plaire par les endroits qui le touchaient le plus sensiblement la dévotion et l’autorité. On lui peignit les huguenots avec les plus noires couleurs (…) 

La révocation de l’édit de Nantes sans le moindre prétexte et sans aucun besoin et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent, furent les fruits de ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui l’affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d’innocents de tout sexe par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs États aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d’un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa patrie. Qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comité pour cause unique de religion. Enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du Royaume de parjures et sacrilèges, où tout retentissement d’hurlements de ces infortunées victimes de l’erreur, pendant que d’autres sacrifiaient leurs consciences à leurs biens et à leur repos et achetaient l’un et l’autre par des abjurations simulées d’où sans intervalle on les trainait à adorer ce qu’ils ne croyaient point, et à recevoir réellement le divin Corps du Saint des saints, tandis qu’ils demeuraient persuadés qu’ils ne mangeaient que du pain, qu’ils devaient encore abhorrer. Telle fut l’abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture et à l’abjuration, et de celle-ci à la communion, il n’y avait pas souvent vingt-quatre heures de distance, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs et leurs témoins. (…)

Le Roi recevait de tous les côtés des nouvelles et des détails de ces persécutions et de toutes ces conversions. C’était par milliers qu’on comptait ceux qui avaient abjuré et communié : deux mille dans un lieu, six mille dans un autre tout à la fois et dans un instant. Le Roi s’applaudissait de sa puissance et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des apôtres et il s’en attribuait tout l’honneur. (…) les bons et vrais catholiques et les saints évêques gémissaient de tout leur cœur (…) Ils ne se pouvaient surtout consoler de cette immensité de parjures et de sacrilèges. Ils pleuraient amèrement l’odieux durable et irrémédiable que de détestables moyens répandaient sur la véritable religion, tandis que nos voisins exultaient de nous voir ainsi nous affaiblir, et nous détruire nous-mêmes, profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins sur la haine que nous nous attirons de toutes les puissances protestantes. Mais à ces parlantes vérités le Roi était inaccessible. »

Le 18 octobre 1685 l’édit de Fontainebleau, signé par Louis XIV, révoque l’édit de Nantes par lequel Henri IV, en 1598, avait octroyé une certaine liberté de culte aux protestants. Il interdit dorénavant ce culte, ordonne la démolition des temples, la fermeture des écoles réformées, l’obligation du baptême et du mariage catholique, l’expulsion des pasteurs qui refuseront de se convertir et il interdit aux laïcs protestants d’émigrer sous peine des galères.

Pour se justifier peut-être, le Roi écrit dans le préambule de cet édit :  » (…) Nous voyons que (…) la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de la dite Religion Prétendue Réformée ont embrassé la Catholique : et d’autant qu’au moyen de ce l’exécution de l’édit de Nantes (…) demeure inutile (…) Aussi nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux, pour effacer entièrement la mémoire des troubles (…) de révoquer entièrement le dit édit de Nantes, et les articles particuliers qui ont été accordés en suite d’icelui, et tout ce qui a été fait depuis en faveur de la dite religion (…) »

Pierre, Louis, Suzanne, Daniel, Françoise et tous les autres, ce que j’aime imaginer aujourd’hui c’est que vous faire abjurer par la terreur était une chose, terrible certes, mais vous convertir en était sans doute une toute autre…

 

Sources :

Arbres : 

BARRICAULT – ESNARD

 

CHAUVIN – BERLOUIN

 

DUPUY – DUPUY
SIGRÉ – CONTE
THOREAU – GATINEAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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