« Je ne connais pas grand chose de son métier, même si mon cousin germain, Pierre FAZILLEAU, l’exerce également… Je sais seulement qu’il l’a appris auprès de la famille de sa première épouse, la famille GRUGET de La Chapelle Saint Etienne (79).

Moi, je m’appelle Marie Jeanne, fille de Jacques MIGEON et de Jeanne PONSEREAU de la même commune et « lui » c’est Louis GUIGNARD, mon mari depuis le 16 novembre 1815. Ce métier, il ne le pratique pas à longueur d’année, mais il apporte quelques revenus complémentaires à celui de bordier. D’après les gens d’ici, c’est certainement une des corporations les plus anciennes de la région, surtout dans les environs de l’Absie et d’Amailloux. Et pour nous qui demeurons au village du Gros Chateigner, c’est aussi un métier « gagne-petit », un supplément pour occuper le temps libre et les longues veillées d’hiver. Il faut dire que notre « coin » est plutôt bien situé car cerné de nombreuses fôrets que ce soit de l’Absie, Vernoux, ou Chantemerle.

Mon Louis est un balaisou, comme on dit chez nous, ou si vous voulez un balaiseur, ou encore balaisier ou balaitier (les noms différent selon les régions), tout comme l’étaient les oncles Pierre, François et le grand père Réné de sa première femme.  Et un balaisou fabrique des balais, des balais en faisceaux de petites baguettes de bouleaux.

Tu veux, Nat, que j’explique aux lecteurs de ton blog de quelle façon on fabrique un balai ? Alors, voilà : 

Tout commence en hiver, après la chute des feuilles, avec la saison des coupes. Toutes les petites mains de la famille participent à cette étape, hommes, femmes, enfants et vieillards. Louis prépare tout d’abord la « riorte » qui servira à lier le fagot, comme une sorte de nœud coulant, en utilisant une branche de noisetier ou de saule, et ensuite, pendant qu’il ramasse les bourrées de bouleau, nous récoltons noisetier, châtaigner bruyère et brindilles de coudrier qui serviront à fabriquer les liens appelés aussi éclisses.

La riorte étant posée sur le sol, Louis y installe donc les branches de bouleau d’une longueur d’1m50 et le tas est lié en fagot lorsqu’il atteint environ 60cm de diamètre. Les fagots sont ensuite transportés sur un bât à dos de mulet le plus souvent et stockés sous abri bien aéré tout près de notre habitation.

Le soir, après le souper, à l’heure de la veillée, Louis emporte un ou plusieurs fagots dans la maison. L’odeur envahit alors la pièce commune et commence alors le moment du tri. Tout d’abord, enlever les branches mortes et les trop courtes brindilles qui serviront à allumer le feu de la cheminée. Ensuite faire le noyant avec les branches les plus anciennes, les plus fournies pour gonfler le centre du balais. Puis le grand-menu, pour le tour du balai et la finition, et enfin le petit-menu fait quant à lui de petites branches toutes fines qui serviront aussi à bourrer le milieu. Les branches ensuite rassemblées en bottes, les plus belles brindilles mises en évidence à l’extérieur, sont placées dans une sorte de cercle de fer que l’on serre en « pesant du sabot », servant à les comprimer puis à les ligaturer avec les éclisses; la botte est ainsi liée une première fois à une quinzaine de centimètres du bout et on recommence l’opération une ou deux fois entre le premier lien et l’extrémité. L’épointage des terminaisons à l’aide du volon* et le rognage du talon avec la séjhéa* terminaient la fabrication du balai.

Les manches faits de bois de châtaignier d’une longueur de 90 cm et d’un diamètre de 3 à 4 cm sont dégrossis à la serpe pour enlever les nœuds, puis épointés à une extrémité. L’écorce enlevée à la serpette, il ne reste plus qu’à assurer la finition à l’aide de la beuquette*.

Les balais ainsi terminés sont vendus pour quelques pièces ou échangés contre de la nourriture, aux paysans des alentours, souvent pour nettoyer les écuries ou les cours de ferme après les battages.

Il n’était pas rare de voir sur les marchés de Gâtine, les balaisous de profession, ceux qui travaillaient ainsi toute l’année, réputés dans toute la région et vêtus de tabliers de cuir avec plastron en latte de bois, chaussés des traditionnels sabots, exposer leurs balais avec ou sans manche, assemblés tête-bêche.

Qui pourrait le croire, aujourd’hui ? »

Marie Jeanne a bien raison … Il est comme cela de nombreux métiers que l’on redécouvre au fil des pages de registres, des métiers disparus et oubliés… Les métiers de nos ancêtres. Des métiers souvent dits « gagne-misère » mais qui permettaient de manger. Des métiers qui émergent le temps d’une lecture, et qui brutalement reprennent vie, pas si anciens finalement mais que nous ne voyons pourtant qu’en noir et blanc. Des métiers qui décrivent toujours la dureté du temps passé. Un temps passé oublié. Oublié, mais qui donne pourtant une vision historique permettant de relativiser et de mettre en perspective celui d’aujourd’hui.

*Lexique :

  • volon : serpe
  • séjhéa : petite scie
  • beuquette : genre de chevalet à trois pieds munis d’une lame nommée paroir.

 

Sources :

  • Archives Départementales des Deux-Sèvres : AD 79
  • Cartes de Cassini – CDIP
  • Petite histoire des métiers d’autrefois – Julien ARBOIS – Ed City
  • Les métiers de nos ancêtres : www.vieuxmetiers.org
  • Les balaiseurs de l’Absie : chateaudepugny.fr

Images :

pxhere

muceum.org

 

 

 

 

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