Est-ce ton nom, Mathurin qui est inscrit sur cette liste ? Est-ce bien toi, « le » Mathurin petit-fils de François DENAIS et Renée RENAUDIN, mes ancêtres à la 10ème génération ?

Je le pense. J’en suis quasiment certaine, même si aucun élément factuel ne vient vraiment étayer ma déduction.

Cette liste qui dit, sans autres détails : « Mathurin DENAIS, domestique, domicilié à Noirterre, condamné à mort comme conspirateur le 6 nivôse an 2 par la commission militaire séante à Saumur ».

Je ne connais personne d’autre que ton père, âgé de plus de 60 ans, et toi, né le 3/01/1763, portant ces nom et prénom à Noirterre (79) à la toute fin du XVIIIe. Il est donc aisé de supposer que tu es le plus apte de vous 2, vu ton âge, à participer à la rébellion vendéenne. Est-ce l’arrestation et la terrible exécution en mars 1793 de votre prêtre, Charles CORNUAULT, qui t’a révolté et fait partir si loin de ta famille ?  Ou bien la mort tragique de voisins, d’amis, ou membres de ta famille tels ta cousine Marie GAUFRETEAU et son mari Pierre IMBERT. Comment savoir ?

Un prénom et un nom, donc au milieu de tant d’autres. Trois lignes au milieu d’une liste. Une liste tellement longue.

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Tu fais partie de ces 300 « brigands » las de se battre, pour la plupart venant des Mauges et du Bressuirais, qui rendent leurs armes à Angers, au retour de la virée de Galerne.

Puis vous êtes emmenés à Saumur mais, là, les prisons sont saturées ayant déjà en leur sein plus de 800 prisonniers comme le précise le comité révolutionnaire dans son rapport du 18 brumaire an 2. Surcharge due notamment aux décrets des 12 et 17 septembre 1793 ordonnant l’arrestation de toutes les personnes « suspectes ». À partir de ce moment où le terme « suspect » devient un mot ténébreux, qui va tout justifier, un mot « fourre-tout » qui englobe tous les opposants, quoiqu’ils aient fait. Pire encore, la dénonciation devient un devoir sacré pour ceux qui se disent « bons » républicains. Tous les « suspects » deviennent rapidement détenus avec transfert dans une prison. Puis, après interrogatoire, certains sortent de leur geôle et sont immédiatement déportés, et les autres sont tous traduits devant une commission militaire.

Les conditions de détention sont épouvantables : il n’y a pas d’infirmerie, l’air est infect et les maladies se multiplient ; il n’y a pas de baquets ni de latrines, les prisonniers couchent entassés sur de la paille souillée de leurs propres ordures. Devant l’urgence de votre venue, il est décidé à Saumur que tous les locaux seraient réquisitionnés : la tour du bourg, la chapelle, les églises des Cordeliers, de St Pierre, de Nantilly et l’ancien palais de la Cour des Aides.

Mais cela ne suffit pas… Le 27 frimaire déjà,  la commission recevait les consignes de FRANCASTEL qui jugeait le moment venu de vider les prisons remplies par l’effondrement de la rébellion ; la guillotine et les déportations ne suffisant pas, la fusillade sera adoptée pour « traitement » de la multitude.

FRANCASTEL… Marie Pierre Adrien FRANCASTEL.

Cet homme, en mission depuis octobre, réprime avec vigueur l’insurrection vendéenne déclarant et ordonnant, notamment au général Grignon :

« Tu feras trembler les brigands auxquels il ne faut faire aucun quartier, nos prisons regorgent de prisonniers en Vendée ! (…) Il faut achever la transformation de ce pays, en désert. Point de mollesse ni de grâce (…) Ce sont les vues de la Convention (…) Je le jure : la Vendée sera dépeuplée. »

La Convention, en effet, a donné le ton le 2 aout de cette même année en décrétant la destruction de la Vendée et de ses combattants.

Vous arrivez donc à Saumur en Décembre et vous êtes aussitôt enfermés dans l’Église de Nantilly, à l’intérieur de laquelle la Commission Militaire vient rapidement procéder à votre interrogatoire. Interrogatoire succinct puisque seuls vos noms, prénoms, professions, domicile vous sont demandés ; puis sont notés vos chefs d’inculpation et après ce simulacre de jugement vous êtes tous condamnés à mort, à l’exception des plus jeunes d’entre vous, ceux de moins de 18 ans…

Le jour même sur les « 4 heures de relevée » quand la nuit commence à tomber, des fosses sont creusées hâtivement, non loin de là par une unité républicaine. Hâtivement, donc peu profondes.

Un détachement de 300 soldats vous fait sortir de l’Église sous prétexte d’une promenade. Attachés les uns aux autres par des cordes, vous êtes conduits à la butte de Bournan dominant le Thouet au-dessus du village de Munet, dans un champ appelé « les Moulières ».

Là, dans le petit bois juste à gauche… 

Sans être dupes de ce qu’il va vous arriver, vous marchez tous la tête haute, en priant Dieu avec le plus grand calme, sans pleurer, sans murmurer, sans la moindre plainte.

Difficile d’accepter l’idée d’un tel massacre : 233 hommes s’agenouillant un soir de décembre au bord de ces fosses, d’impitoyables bourreaux les massacrant à coups de fusils, de sabre et de baïonnette et rentrant ensuite dans la ville, ivres de sang, en chantant le « ça ira ». Et pourtant …

Vos cadavres sont enfouis avec une telle précipitation, qu’ils ne sont recouverts qu’à peine d’un pied de terre. Si peu que dans les semaines qui suivent, l’odeur dégagée par ce charnier incommodent les habitants des alentours, aussi les autorités ordonnent-elles de prendre rapidement les mesures nécessaires : après « traitement à la chaux vive », d’énormes pierres sont jetées sur la terre recouvrant vos dépouilles. Ces pierres toujours visibles aujourd’hui.

Au total 516 prisonniers hommes, femmes et enfants furent fusillés à Saumur en quelques semaines. Pour vider les prisons…

Mathurin, ton nom n’est pas resté dans l’Histoire, il est juste noté sur une liste…

Une liste de noms.

Des noms d’hommes combattant pour l’armée Vendéenne.

Des hommes qui étaient, pour la plupart et avant tout, des paysans. Des paysans qui ont pris les armes pour protéger leur clergé, la noblesse et le Roi, auxquels ils étaient très attachés. Des paysans qui ne comprenaient pas, et par conséquent qui haïssaient, cette jeune et nouvelle République qui à leurs yeux ne faisait que poursuivre leurs prêtres et tuer leur Roi. Des paysans qui, après chaque bataille, rentraient chez eux pour « changer de chemise » comme ils dirent, mais qui en réalité rentraient chez eux pour prendre leur charrue, pour faire vivre leur famille. Des paysans qui, à l’appel des cloches des églises, reprenaient leurs armes, et guidés par les ailes des moulins retournaient se battre pour « Dieu et le Roi ». Des paysans, qui n’avaient qu’une idée en tête ce jour-là lorsqu’ils rendirent leurs armes : rentrer définitivement chez eux.

Des paysans exécutés le 6 nivôse de l’an 2.

Le 26 décembre 1793… Un lendemain de Noël.

Sources :

         La Vendée en l’an II : défaite et répression

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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