Je suis profondément attachée à ma région, à ses traditions, à son histoire mais aussi bien sûr à son patois. Et lorsque profitant d’un après midi pluvieux, je décide de « fouiner », de « chiner », de passer entre autres un moment dans un rayonnage de livres poussiéreux, d’occasions, certains en très mauvais états, et que je découvre les « Fables en patois poitevin, la plupart imitées de la Fontaine » écrites en 1893 par Jacquett (de son vrai nom : Edouard LACUVE, imprimeur à Melle), le temps s’arrête et j’oublie tous mes projets de la journée…

Quel régal ! Quel délice !

Il est dit, dans cet ouvrage, que la patois poitevin n’est pas vraiment une langue en tant que telle; que c’est un  produit hybride, un mélange de divers dialectes auquel le Roman ou le Picard ont fourni la plus grande partie. Mais notre patois, un tantinet effronté et paillard, ne s’est pas contenté de cela, ayant retenu également une partie de la langue des vieux pictons. Mais aussi le Grec et le Latin qui lui ont légué quelques termes, l’Anglo-Saxon, qui par suite de son séjour sur le sol poitevin a laissé un petit nombre d’expressions, l’Allemand lui-même s’y retrouve dans quelques mots provenant sans doute du contact des habitants avec les hommes que les chefs protestants avaient appelés à leur aide au XVIè dans leurs luttes contre le catholicisme et la royauté. « Nout’parlange » est loin d’être uniforme car dans toute notre ancienne province il se divise en plusieurs dialectes différenciés souvent par la prononciation.

Pour en revenir au petit trésor trouvé dans ces rayonnages poussiéreux, les fables de Jacquett sont dites « imitées » de La Fontaine. Imitées de façon très large … Le célèbre fabuliste fournit le thème et Jacquett le « traite » à sa façon car outre la différence de la langue, le sujet est transformé lui aussi : des paysans poitevins, principalement du pays Mellois, entrent en scène en lieu et place des animaux.

« … Les fables de Jacquett sont véritablement ce qu’il est de mode aujourd’hui d’appeler des documents humains. Jacquett est un observateur et sa mémoire bourrée de notes. Il sait à fond son paysan poitevin, chez qui le vieux sang gaulois coule toujours, ses fables sont des études de mœurs prises sur le vif, les portraits locaux y pullulent … »

Allons ! Le mieux n’est-il pas de partager avec vous tous une de ces fables ? Mais si je peux me permettre, je vous invite à la lire à voix haute et la traduction en français suivra le texte en poitevin.

De La Fontaine, vous connaissez sans doute « La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf », Jacquett nous la propose « imitée » sous le titre : « La greneuille thi vaut se feire aussi grousse que le buf »

Deux greneuilles, in bea matin,
Cracassiant dedons la rivère,
Voure trejou i menaie bère
Noutre bea buf, le grond Châtin.

Coure y arrivirons, marne, la peix sit faite …
I n’entondit pu la trompette….
Et vitement tout le soulas,
Se sacquitt entre les rouseas…
All’ se mottirant bein… la beite à de l’esprit !…
Coume all’ n’aviant pus paue, ine recoumoincit :
Ol est bé chouse étronge
Qui compreingit tout on parlonge :

-Cré gaté ! qu’all’ dicitt, v’lat in bel animaue !…
Predèque le ban Diu, que le disant si sage,
A-t-eil si mal foit soun’ ouvrage ?
En regardant thio buf, mé, i li vaue dau maue,
Car n’on peut ja songeaie, que sons citre in chétit,
L’ait foit l’in grou, l’autre petit…
L’arait dû se doutaie que thiès lés preféronces
Engendreriant daux mauvelonces,
Pis, qu’un jou, ça f’rait le gâti…

Mé, i vail me gonffliaie, pre le feire géti…
Et feire en in moument, ine pus grousse échine
Que thio buf, qu’at si belle mine !

La volà de buffaie, de s’étondre la pea,
Disont : – Regârdez danc, ma soeu, n’ira-t-o pas ?

-I cret bé qu’ol’ iratt, mais, pre feire les cornes,
Vous ne peurrez jameis… A tout o faut daux bornes !
Les cornes (qu’all dicit), thieu n’sarait me fâchaie :
Beacott, thi en avant, veudriant les cachaie,
Et secouaie la joue, thi pese sus lau teite…
Mais, vous me décopez… I vaux faire la beite…

A voure, regârdez, i’ai-z-i gonfflié beacott ?…
-Ouail… Vous peuvez buffaie incore in petit cott…

All’ buffit… all’ buffit… ol’ est rein thi zou dise…
All’ se gonfflit bé tant, que l’autre en sit suprise :
-Arreitez (qu’all’ dicit), arreitez-vous in poi,
Sinan vous creverez coume ine veille coi !…
-La parole étoit pas tants’rement achevaie,
Que la pea li soubritt et la volà crevaie.

Beacott de greneuillons thi visant à l’espritt,
Thi se gonfliant d’orgueil et thi fasant les crânes,
En creveriant anneut, si dans lau propre écritt
On preuvait bein qu’hiar l’étiant daux teites d’ânes.

Glossaire :

Gétir : agasser, tracasser – Buffer : souffler – Décoper : détourner de son sujet – Coi : gourde – Soubrer : déchirer.

Traduction :

Deux grenouilles, un beau matin,
Coassaient dans la rivière,
Où je menais toujours boire
Notre beau bœuf, le grand Châtain.

Quand nous arrivâmes, assurément, il y eut la paix…
On n’entendit plus la trompette…
Et vivement toute la troupe
Se fourra sous les roseaux…

Elles se cachèrent bien… la bête a de l’esprit !…
Comme elles n’avaient plus peur, l’une recommença :
C’est bien chose étrange
Que je compris tout son langage :
« Bon sang, dit-elle, voilà un bel animal !
Pourquoi le bon Dieu que l’on dit si sage,
A-t-il mal fait son ouvrage ?
En regardant ce bœuf, moi, je lui veux du mal,
Car on ne pourrait jamais penser, que sans être méchant,
Il ait fait l’un gros, et l’autre petit…
Il aurait dû se douter que ces préférences
Engendreraient des médisances,
Puis qu’un jour, ça ferait des dégâts.

Moi, je veux me gonfler, pour le faire enrager…
Et faire, en un instant, une plus grosse échine
Que ce bœuf qui a si belle mine ! »

La voilà qui souffle, qui s’étire la peau,
Disant : « Regardez donc ma sœur, cela n’ira-t-il pas ?

-Je crois bien que ça ira, mais pour faire les cornes,
Vous ne pourrez jamais … A tout il faut des bornes !
-Les cornes, dit-elle, cela ne saurait me fâcher :
Beaucoup, qui en ont, voudraient les cacher,
Et secouer le joug qui pèse sur leur tête…
Mais vous m’ennuyez… Je veux devenir comme cette bête…

Maintenant, regardez, ai-je beaucoup gonflé ?
-Oui, vous pouvez souffler encore un petit coup… »
Elle souffla… elle souffla… ce n’est rien de le dire…
Elle se gonfla tant que l’autre en fut surprise :
« Arrêtez (dit-elle) arrêtez-vous un peu,
Sinon vous crèverez comme une vieille gourde ! »
La parole n’était pas achevée,
Que la peau lui éclata et la voilà crevée.

Beaucoup de grenouillons, qui visent le bel esprit,
Qui se gonflent d’orgueil et qui font les crâneurs,
En crèveraient aujourd’hui, si dans leurs propres écrits,
On prouvait bien qu’hier ils étaient des têtes d’ânes.

Et surtout, en lisant la morale, ne voyez aucune malice de ma part quant au choix de la fable…  😉

 

Bibliographie :

Fables en patois poitevin par Jacquett 1893 _ Geste éditions

 

 

 

 

 

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