Aujourd’hui, je propose à ma mère de réaliser une parenthèse dans ses articles, une pause, pour parler d’une œuvre cinématographique qui, elle aussi, offre au monde un dialogue avec les ancêtres. Car c’est bien ce que tu fais Nat, non ? En fait, le film dont je vais vous parler m’a fait penser à vous, généalogistes, et à vous, proches de ces passionnés.

Prêts ? C’est parti.

Sorti dans les salles obscures en 2017, le dessin animé Coco émeut plus d’un spectateur. Son réalisateur, Lee Unkrich, lui permet d’ailleurs d’obtenir l’Oscar du meilleur film d’animation et de la meilleure chanson originale… Pas mal, non ? Il faut dire que sur ce coup-là, les studios Disney-Pixar ont fait preuve d’un esprit artistique et poétique (presque) sans précédent. L’histoire se passe au cœur du Mexique et suit le quotidien de la famille Rivera, à laquelle appartient le jeune héros Miguel. Les répliques mêlent le français à l’espagnol, les traditions mexicaines s’y trouvent honorées, chaque détail est soigné, rien n’est laissé au hasard. Mais je ne suis pas là pour vous faire un pâle résumé du film. Ce que je veux vous montrer, c’est que ce long-métrage inspire une profonde réflexion sur la lignée, la famille, le poids des héritages, la mémoire, la mort, sur tout ce qui fonde une conscience généalogique.

Ancrée dans les coutumes ancestrales du Día de Muertos (le Jour des Morts), cette fiction n’est pas qu’un film pour enfants. Émerveillés, les « grands » aussi trouvent leur compte dans ce que j’appellerai une œuvre métagénéalogique (pas de panique, je vais vous expliquer) qui retrace l’apprentissage par le petit Miguel d’un véritable devoir de mémoire.

 

Le Día de Muertos est une tradition mexicaine célébrée chaque année, la plupart du temps le 1er et le 2 novembre (les dates varient selon les régions et les peuples). Comme une parenthèse dans le quotidien, cette fête est le moment pour chaque famille de rendre hommage, dans une sorte de recueillement heureux, à ses racines. Les festivités sont alors séparées en deux temps : le premier est consacré aux angelitos, les enfants disparus, le second aux adultes défunts. Même si Coco ne montre pas cette division coutumière du temps de la fête, il nous donne bien à voir la réalité de ce jour particulier : chaque maison réalise un autel haut en couleurs, sur lequel chacun dépose offrandes, cadeaux en tous genres, objets ayant appartenus aux ancêtres, ou encore des photos de ces derniers. Des pétales de fleurs de scempoalxuchitl (à vos souhaits) sont ensuite déposés jusqu’à la tombe des défunts, créant ainsi de jolis chemins entre les vivants et les morts, entre le passé et le présent, qui guideront les âmes vers les autels. Le Día de Muertos est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, il témoigne d’un syncrétisme religieux façonné entre le catholicisme des colons espagnols et les croyances précolombiennes. Se côtoient ainsi des fleurs de couleurs différentes (le mauve pour le deuil chrétien, le jaune pour les traditions préhispaniques, par exemple), des nuages d’encens, des milliers de bougies et de parfums enivrants.

Érigé en miroir lisse et idyllique des traditions mexicaines, le film Coco est un concentré de couleurs et de joie que le spectateur savoure dès les premières minutes et jusqu’à la toute fin de l’histoire. La qualité des images de synthèse qui fait la renommée de Disney-Pixar depuis plusieurs années se retrouve ici dans toute sa splendeur : elle nous en met plein les yeux, depuis le pont reliant les deux mondes, fait de nuages cotonneux en pétales dorés, jusqu’aux autels éclatants du village de Miguel. L’univers des morts lui-même est une fête, dominé par une atmosphère violette pétillante de lumières vives et chaudes où, finalement, même les squelettes deviennent attrayants et accueillants ! De nombreuses croyances préhispaniques se retrouvent alors mises à l’honneur : sont par exemple mis en scènes ces êtres mystiques appelés alebrijes, des animaux et compagnons spirituels débordant de couleurs et de bienveillance. On comprend alors aisément pourquoi le réalisateur du film et son équipe ont choisi le prisme de cette fête traditionnelle pour évoquer des thèmes difficiles comme la mort, les drames familiaux et le souvenir. Le Jour des Morts mexicain se démarque dans le monde entier par son allégresse, ses couleurs, ses millions de sourire et ses danses enthousiastes. Plongée dans l’inconnu et l’étrangeté d’une telle commémoration des défunts, la conscience occidentale devient ainsi un terrain propice à la découverte de l’Autre. L’Autre, c’est-à-dire cette autre vision du cosmos, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique. Mais l’Autre, c’est aussi l’autre monde, l’au-delà, l’autre vie, l’autre chose.

Dans El Laberinto de la Soledad, (1950) l’auteur mexicain Octavio Paz écrit : « El culto a la vida, si de verdad es profundo y total, es también culto a la muerte. Ambas son inseparables. Una civilización que niega a la muerte acaba por negar a la vida.» (« Le culte de la vie, s’il est vraiment profond et total, est aussi un culte de la mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort commence par nier la vie »). Ainsi, cette conception du monde et de la frontière entre la mort et la vie demeure une pierre angulaire des croyances mexicaines et du lien social. Le Mexique n’a pas peur de la mort. Le Mexique est créateur de lien entre l’au-delà et les vivants. Le Mexique, à travers Coco et la frontière poreuse entre rêve et réalité qu’il offre, rayonne et nous enseigne ce qu’est la conscience généalogique.

 

Globalement, Coco, c’est l’histoire d’une famille, les Rivera, qui porterait le poids d’une malédiction. Imelda, arrière-arrière-grand-mère de Miguel, est le centre de gravité de ce poids mémoriel : au cœur de sa jeunesse, Imelda se retrouve seule à élever sa fille Coco, suite au départ de son époux promis à une grande carrière de musicien. Déçue et désenchantée, Imelda enferme à double tour les partitions, les chants et les guitares. Plus jamais les Rivera n’entendront parler de musique. Elle crée donc seule une entreprise familiale de confection de chaussures, qui perdure jusqu’à la génération de Miguel et bien après. Les Rivera sont donc des créateurs de chaussures, de père en fils, de mère en fille.

Mais Miguel, lui, semble porter l’héritage maudit de la musique : il se dévoile au fur et à mesure du film comme un talentueux chanteur et musicien, cependant inaudible pour le reste de sa famille. L’identité du fameux artiste et époux de sa Mama Imelda lui est inconnue, comme elle l’est des autres Rivera.

Pendant le Día de Muertos, et je ne dévoilerai pas tout, Miguel se confronte à ce blocage familial envers la musique : le spectateur comprend peu à peu que cette « malédiction », la famille Rivera se l’impose à elle-même, comme fixée sur un passé qu’elle transpose à tort au présent. Miguel fuit, accompagné de son fidèle compagnon Dante, un xoloitzcuintle (le chien national du Mexique) étourdi et drôle. Guidé par les mots du chanteur Ernesto de la Cruz, sculptés dans la pierre sur la place du village, Miguel tente de participer à un concours de talents… Sans sa précieuse guitare, brisée en mille morceaux par son abuelita (sa grand-mère). C’est là qu’il blasphème la tombe et l’autel d’Ernesto de la Cruz, y dérobe sa guitare exposée et se retrouve… Dans le monde des morts ! STOP, je n’en dirai pas plus sur l’intrigue.

Ces quelques éléments nous montrent que ce dessin animé traite indubitablement de la question de la famille, de son influence, de son enfermement et même de son aveuglement. Il pose plusieurs questions : comment tourner la page d’un trait familial qui pèse lourd ? Comment trouver sa place dans sa propre famille ? Jusqu’à quel point est-ce utile de regarder en arrière ? C’est pour cela que je juge cette œuvre comme étant métagénéalogique et ce, selon deux définitions possibles du terme : étymologiquement d’abord, le préfixe « -méta » peut signifier « à propos de » ou « réflexion sur ». Coco constitue donc tout simplement un dessin animé qui inspire une réflexion sur la généalogie, la lignée, la mémoire et le passé. Mais un deuxième sens est possible, et c’est là que ça devient intéressant : dans La famille, un trésor, un piège (sous-titre : Métagénéalogie, comment guérir de sa famille) Alexandro Jodorowsky définit une nouvelle approche thérapeutique fondée sur le concept de métagénéalogie. Cette notion un peu compliquée renvoie à une pensée concevant la lignée comme maîtresse d’influence sur l’individu que nous sommes, et à un intérêt de plus en plus répandu pour les liens transgénérationnels. Dans son livre, A. Jodorowsky propose alors des moyens de se libérer des entraves, des dites « malédictions » familiales. Ce point de vue thérapeutique sur la généalogie stipule qu’un regard en arrière jusqu’à la quatrième génération antérieure permettrait de s’accomplir soi-même, de découvrir qui l’on est et de comprendre la cause de nos enfermements et conditionnements. Tout en nous encourageant à prendre racine dans notre passé, la métagénéalogie nous invite également à donner droit au futur : pour se trouver, l’individu doit maintenir un équilibre entre imitation (du passé) et création (du futur). Bon, tout cela est extrêmement simplifié. Pour en savoir d’avantage vous pouvez vous référer à l’ouvrage de Jodorowsky ou à ce lien 

Le rapport avec Coco est perceptible : jusqu’à quel point notre Miguelito doit-il davantage puiser dans son passé familial ? Et inversement, jusqu’à quel point les Rivera oublient leur force de création du futur, au profit d’une malédiction qu’ils alimentent de leur peur ?
Je n’irai pas plus loin dans l’interprétation, mon but est de vous offrir matière à réfléchir… Et de vous donner envie de voir le film, évidemment.

Par conséquent, de par son caractère métagénéalogique dans les deux sens du terme, Coco devient un véritable « film d’apprentissage » retraçant l’itinéraire du petit Miguel auquel, au bout du compte, chacun peut s’identifier.
Le jeune garçon est l’archétype-même du héros de fiction initiatique : il est passionné, confronté à des obstacles l’empêchant de réaliser son rêve, et lancé sur un parcours jonché de désillusions.
Il apprend.
Il comprend.
Il comprend qu’il a le droit de sortir de l’oubli les racines de sa famille, qu’il doit le faire, même. Il doit le faire pour remettre sa famille dans la pleine conscience d’elle-même, de ce qu’elle est vraiment. J’irai même jusqu’à dire que Miguel engage une forme de « thérapie familiale généalogique » conforme à celle qu’A. Jodorowsky définit et décrit dans son ouvrage. Mais surtout, Miguel comprend l’enseignement du Día de Muertos : ce qui compte avant toute chose c’est de se souvenir, de perpétuer la mémoire de ses ancêtres. Coco, c’est l’histoire d’un enfant qui rencontre sa foi, qui vit les croyances de son peuple, qui vit (littéralement) la mort et la conjure par l’amour de ses racines. Pour le reste, encore une fois, c’est à vous de voir le film…

J’en viens d’ailleurs à son titre : Coco. Pourquoi « Coco » ? Étrangement, le dessin animé ne porte pas le nom du héros, contrairement à la majorité des longs-métrages de Walt Disney. Non. Le film porte le nom de l’arrière-grand-mère de Miguel, la fille d’Imelda et de son époux maudit. Elle représente l’enfant abandonné par son père, le cœur de la malédiction des Rivera. Coco concentre à elle-seule toute la charge émotionnelle et mémorielle de l’histoire : la chanson phare du film, « Recuerdame » (« Ne m’oublie pas ») s’adresse à elle comme une berceuse, qui la suit et vit en elle jusqu’à son dernier souffle. Coco est symboliquement liée au souvenir, plus précisément à celui de son père oublié par tout le reste de la famille.
C’est là que l’équipe du film fait très fort : lors de son passage dans le monde des morts, Miguel apprend qu’il existe une « deuxième mort », l’ultime. Elle se produit quand les oubliés le deviennent totalement. Quand plus personne ne met leur photo sur l’autel, quand plus personne ne les garde en mémoire, c’est là que la mort advient réellement. L’ancêtre disparaît, se transforme en poussière. La première mort devient alors dérisoire pour le spectateur, puisqu’elle n’est que le passage à un autre monde duquel on peut revenir une nuit par an. En embarquant petits et grands dans le monde des défunts dès le premier tiers du film, Coco les accoutume à cette première mort. C’est quand Miguel est confronté à la vraie disparition, à la deuxième mort, que le spectateur est touché : une photo, un souvenir, voilà le lien à créer et à conserver. Le souvenir constitue la sève de l’arbre généalogique de chacun, sans quoi ses branches meurent et tombent. Sans vous révéler l’intrigue entière et son dénouement, je peux dire que le personnage de Coco symbolise in fine ce feu mémoriel à entretenir.

Dans toute cette histoire, Miguel c’est un peu moi, c’est un peu tout le monde. Moi qui ne comprend pas toujours l’intérêt des recherches généalogiques, de cette dévotion pour ses racines. Moi qui, au final prend conscience de la nécessité de créer des chemins en pétales, de conserver des photos et de transmettre le souvenir.
Coco m’a donné à voir un nouveau devoir de mémoire.

Continue de semer tes pétales, maman.

P.S : séquence émotion avec « Ne m’oublie pas », chanté par Miguel à Mama Coco.

Sources photos :

Weheartit et Pinterest

 

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