Jeudi 1er Aout 1889.

Voila, j’y suis… J’attends ce jour depuis plusieurs mois. Dès mon incorporation au 3ème Régiment d’Infanterie de Marine de Rochefort, je savais que ce jour arriverait…

Ce jour où, par une sorte d’échelle en bois, j’ai quitté la terre ferme et fait mes premiers pas sur ce navire, Le Colombo, qui va nous emmener mes camarades et moi vers des contrées lointaines.

Le Colombo (1904)

Cela fait 6 mois que j’apprends à manier des armes, que j’apprends tout ce qui va m’être utile pour combattre et peut-être, ou surtout, pour rester vivant. Six mois, avec parfois l’impression d’être dans un rêve, dans une autre vie, une vie parallèle à la mienne, si ce n’était la présence à mes côtés de gars de « chez nous », du Poitou, qui me rappelle que tout ce qui m’arrive est bien réel.

Me voilà donc sur le Colombo, ce navire de 120m de longueur, où tout parait propre, mais sans luxe, sans confort. Et je suis là, sur le pont avec mes camarades : Marcellin LAURENDEAU et Jean GUYON de Saint Loup, Michel RENAUDEAU le meunier de Thénezay, François MIOT maçon à La Boissière-Thouarsaise, et tous les autres, tous ébahis de voir ces nombreuses personnes sur le quai, comme des spectateurs dans une salle de spectacle; il y a là les familles des marins, des amis, des badauds, présents pour admirer le bateau voguer, d’abord sur la Charente, puis rejoindre l’océan et enfin se confondre avec l’horizon.

Et c’est le départ, les amarres sont larguées, l’ancre est remontée et le navire avance, d’abord à l’aide des voiles pour quitter le bassin puis augmentant sa vitesse, lorsque le mécanicien « pousse les gaz », pour rejoindre l’océan. Des matelots nous servent de guides et nous montrent avec moult commentaires le port des Barques, l’île Madame sur babord, puis l’île d’Aix à tribord, le phare de Corduan, ou l’embouchure de la Gironde … J’apprécie le roulis du bateau provoqué par les vagues, les bruits du moteur, les ordres criés, les bavardages, qui deviennent au fil des heures comme une sorte de bercement qui me maintient dans un état second.

Notre première escale se fait à Tanger, ville magnifique et cosmopolite, où nous devons faire provision de légumes, de fruits, tels des citrons et des oranges qui nous permettront de lutter contre le scorbut, me dit-on. Et laissant Gibraltar à bâbord, le bateau se dirige ensuite vers les côtes algériennes puis vers Tunis et nous faisons escale à Port-Saïd pour des formalités administratives, et pour faire le plein de charbon.

Je n’ai jamais connu une telle chaleur mais je m’estime heureux ne souffrant pas, comme certains de mes camarades, du mal insupportable provoqué par le tangage du navire qui leur provoque tant et tant de nausées les empêchant de se nourrir convenablement. Lors des escales, les officiers descendent à terre, mais nous, simples soldats, sommes consignés à bord et je passe ainsi de longues heures, appuyé sur le bastingage à admirer les lumières de la ville, à écouter ces bruits d’un autre monde. Un matelot, me voyant ainsi plongé dans mes songes, m’interpelle et m’explique que nous allons lever l’ancre au petit matin et nous engager dans un canal nommé « Canal de Suez ». Il m’explique rapidement que ce canal a été ouvert 20 ans auparavant, me donne de nombreux détails sur ce chantier colossal et m’invite à être là, sur le pont, aux premières heures du jour afin de ne pas « rater ce sacré spectacle »…

Lorsque le navire s’engage entre les rives du canal, la sensation est impressionnante, se retrouver là à « fendre » l’eau entre des terres désertiques, avoir la sensation de passer brutalement d’un monde à un autre, et voir les nombreuses felouques se « ranger » prudemment à notre passage. Le bateau avance lentement et nous laisse ainsi le temps de contempler, à gauche, les terres d’Asie, à droite celles d’Afrique et bientôt devant nous Suez et la mer Rouge, aveuglante de lumière.

Le voyage n’est pas encore terminé : Djibouti et ses enfants qui réclament quelques pièces, l’île de Ceylan toute en verdure, et Singapour où nous ferons escale pour recharger du charbon.

Nous apercevons enfin les côtes de la Cochinchine. Il fait de plus en plus chaud et humide, et parfois des pluies torrentielles nous obligent à nous réfugier dans les écoutilles, mais je n’oublierai jamais la vision de ces rivages dorés, nets comme dessinés au crayon, sur le bleu d’une mer se confondant avec l’horizon.

Notre destination se rapproche : le Tonkin. Nous ne parlons désormais que de ce qui nous attend là-bas… On nous a dit avant notre départ que nous allons « œuvrer pour la pacification des conquêtes du pays » … Mais les anciens, ceux qui reviennent de permissions, nous parlent de combats, de terribles combats contre les « pavillons noirs » des pirates tonkinois, du climat pénible, des épidémies, des conditions sanitaires difficiles, des conditions de vie pitoyables parfois. L’impression de vivre dans un rêve depuis notre départ se dissipe pour laisser s’installer en moi une crainte, un mauvais pressentiment, une peur qui grandit d’heure en heure…

Le Colombo arrive dans l’archipel des Faï-Tsi-Long au large des côtes du Tonkin, puis dans la baie d’Ha Long. Le décor semble irréel : des rochers, dont certains sont gigantesques et très étroits, paraissent surgir de la surface de l’eau, former par moment une barrière infranchissable, leur couleur noire leur donnant l’aspect de spectres.

Baie d’Ha Long

Et la peur revient, plus étouffante que jamais.

Lundi 9 septembre 1889.

Marsouin des colonies – 1890

Je suis terrorisé à l’idée de quitter le navire. De nombreuses épreuves nous attendent sur cette terre déjà tant arrosée du sang de nos troupes, des traquenards dressés par cet ennemi presque invisible, des chausse-trapes, des trous garnis de pointes dissimulées sur les chemins, tous ces pièges mis en place par les pirates. Un quotidien fait de marches à travers une brousse impénétrable, au milieu de marais pestilentiels, exposé aux balles de ces « Pavillons Noirs », à la maladie, à la fièvre…

Peut-être est-il temps pour moi, soldat de 2ème classe, simple « marsouin » du 3ème Régiment d’Infanterie de Marine qui a peur de mourir, de laisser une trace, d’écrire sur ce journal qui je suis.

Je m’appelle Jean Joseph DÉRET. Je suis né le 18 octobre 1867 à Amailloux, petite ville du Poitou que je ne reverrais peut-être jamais et qui me manque terriblement.

C’est fou comme on peut se sentir seul face à la possibilité de disparaître. Mais si je dois périr aujourd’hui, demain ou dans quelques jours, j’aurais au moins la consolation de laisser une part de moi entre ces pages.

Alors s’il m’arrive malheur, si quelqu’un trouve ce journal, puisse t’il le faire parvenir à ceux qui me sont chers, à celui qui est un autre moi : mon frère François DÉRET à Amailloux, Deux-Sèvres, France.

Épilogue :

Jean Joseph DÉRET est le fils de Louis et de Marie Victoire Hélène CRON et est le frère jumeau de mon arrière grand père François. Il ne périra pas au Tonkin et le quittera le 17 juin 1890 à bord du Vinh Long, navire transporteur de troupes; il arrivera en France le 28 juillet 1890 et quittera l’armée active le 1er novembre 1891.

Le Vinh Long

Le 2 octobre 1894 celui que tous nomment « José » se mariera à Chiché (79) avec Marie Caroline CADU avec laquelle il aura 2 enfants. Il décèdera dans ladite commune le 30 janvier 1929.

José n’a, à ma connaissance, jamais écrit de journal de bord ….

 

Laurence, ce billet est pour toi … Malgré ses tourments, sa peur, José est rentré chez lui … ❤

 

Sources : 

Bibliographie :

  • Jean le Miraculé – Voyage au Tonkin – Aut : Alain VIDAL (format epub) + image trajet
  • Grand Atlas des empires coloniaux – Aut : DARIGNY, KLEIN, PEYROULOU, SINGARAVELOU, de SUREMAIN – Editions : Autrement
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