« Ceci fait partie de l’Histoire … en nous la partageant, tu fais aussi, surtout, revivre les victimes de ces faits… Et par l’encre de tes larmes, c’est aussi un hommage que tu leur rends… Car en te lisant, c’est à ces victimes que je pensais, pas une seule fois à « lui ».  » 

Ce commentaire reçu suite à la publication du billet « Des larmes » (lire ici) est toujours resté dans un coin de ma mémoire…

Car tous mes ancêtres paternels sont originaires du Poitou, majoritairement des Deux-Sèvres, mais aussi de Vendée, laquelle était rattachée autrefois à ladite région. Tous mes ancêtres paternels ayant vécu à cette époque ont probablement subi d’une façon ou d’une autre, dans un « camp » ou dans un autre, les exactions induites par les Guerres de Vendée.  Comment imaginer leur vie et ce qu’ils ont subi ? Comment imaginer leur quotidien pendant cette triste et terrible période ? J’aimerais tant savoir …

« Nat, tu veux savoir ? Je vais te raconter, te dire ce que nous avons vécu après ces évènements, après la venue des colonnes infernales de « l’Ogre-Turreau »… Je suis celui que tu nommes ton sosa 146, Jacques CHATELIER. Comme tu le sais déjà, je suis né à Montournais (85) en 1742, et suis venu m’installer suite à mon premier mariage à Saint Mesmin, débaptisé à la Révolution en Beauvallon sur Sèvre. Je n’oublierai jamais ce jour , ce jour maudit. Le 27 janvier 1794…

Le 24 nous apprenons que le Général Grignon est passé avec sa colonne à Bressuire (79), et qu’il se vante d’avoir massacrer 300 personnes; qu’il sépare sa colonne en deux sections: l’une commandée par lui se dirige vers Cerizay, et l’autre, sous l’ordre de son second, l’adjudant-général Jean-Baptiste LACHENAY, part vers Montigny puis Saint André sur Sèvre. Ce dernier arrive à Saint Mesmin le 26 et établit son campement dans le bourg. Dès son arrivée, sa troupe commet de nombreux pillages, des gardes nationaux sont égorgés et à la tombée de la nuit officiers et soldats se livrent à une terrible série de viols … Notre maire est ensuite prévenu que le lendemain il incendiera le village et tuera tous les habitants. Des patauds*, mais néanmoins voisins, apprennent plus précisément que l’ordre est donné de tout brûler et massacrer dès 5h du matin. Grâce à eux et grâce à l’aide de quelques soldats de cette colonne plus « humains » que les autres, la plupart d’entre nous parviennent à s’enfuir et à se cacher. 

Nous partons donc, famille, femmes, enfants, amis et voisins nous réfugier dans un bois un peu plus loin sur la route de la Foret sur Sèvre, et nous attendons là transis, apeurés avec en tête toutes les histoires entendues au sujet de ces colonnes infernales… Nous y restons de nombreuses heures, n’osant en sortir, mais le manque de nourriture et le silence enveloppant enfin le pays nous décident à braver nos craintes et nous retournons dans notre ville. 

Tout est dévasté, nous n’avons plus rien, nous ne voyons que malheur et désolation, et seules 3 maisons dont l’église ont été épargnées. Déambulant dans les chemins encore fumants, nous ne rencontrons que ruines, maisons brûlées, récoltes disparues, bêtes égorgées … Des images qui se gravent dans ma conscience à jamais. 

Mais nous ne pouvons rester là à nous lamenter, même si des larmes de désespoir, de chagrin nous envahissent tous.  Il nous faut d’abord enterrer les morts, le cœur brisé par ces actes insensés. Comme ce couple de personnes âgées et leur domestique sabrés sauvagement par ces maudits soldats. Il nous faut rattraper dans les landes le reste de nos bêtes, enfuies, apeurées par le bruit et les flammes. Il nous faut recouvrir de branchages les quelques bâtiments encore debout : porcheries, étables, granges afin de nous y loger et mettre nos familles à l’abri. Il nous faut tout réinventer. Il nous faut tout reconstruire. La tâche est colossale …

Avec les débris trouvés ici et là, restes d’armes brisées, roues de charrettes, lames de sabres nous confectionnons au mieux les outils de la vie quotidienne, détruits par les incendies : houe pour la terre, faucille et serpe. Nous nous faisons menuisiers pour creuser des écuelles dans des troncs d’arbres, pour couper une branche afin d’en faire une fourche ou un tronc coudé pour un manche de charrue. Ces arbres qui nous ont protégés, ces arbres qui nous ont pris dans leurs bras comme des enfants, deviennent des poutres et des solives. Il nous faut remettre les murs de granit debout. 

Il me faut aussi reconstruire la maie et le four pour que s’y accomplisse à nouveau ce que nous considérons toujours comme un petit miracle, et encore davantage à ce moment précis: celui de la transformation de grain en pain. Ce pain, notre nourriture essentielle, ce pain qui donne l’illusion de revivre…  

Au printemps, l’herbe noircie redevient verte : le bocage n’est plus chauve, et la vie reprend enfin sa place … Il nous faut encore relever les murgés*, couvrir les toits, défendre les terres contre la lande, ne pas toucher aux volailles pour qu’elles se reproduisent, prendre les semences sur notre pitance. Car arrive le temps de labourer, de semer le blé et le seigle, et de préparer les guérets* pour les choux, les mojettes* et les fèves.

Une lande à défraichir, et le village s’unit pour un travail collectif, solidaire, un travail de tous. Ce qu’on appelle par chez nous des guérouées. On forme alors des guérouées d’hommes pour arracher les joncs, pour labourer, des guérouées de femmes pour broyer ou nettoyer le lin, des guérouées pour les vendanges.  Parfois, tout devient prétexte à rire, même si ce rire est forcé, tout devient prétexte à faire la fête. Les hommes, femmes et enfants valides forment des équipes, chacune d’elles entre en compétition avec les autres et celle qui a, en fin de journée, défriché  la plus grande éparée* obtient une récompense. Celle-ci consistant à ouvrir la danse le soir sur des airs soufflés dans un boucan*. Ces danses, qui nous permettent d’oublier la fatigue et les tracas.

Il m’arrive parfois depuis ce jour de janvier de me réveiller en sursaut, en pleine nuit, croyant entendre les tambours, je reste alors les yeux ouverts, tremblant de peur, alors que ce n’est que la pluie qui tambourine sur le toit.  Avec l’obscurité reviennent tous les malheurs, tous les mirolaines*, tous les diables, et le pire de tous l’Ogre-Turreau, tous les souvenirs et souvent, les nuits paraissent interminables.

Ce son du tambour entendu dans mes songes, nous le devinons à nouveau au loin, ces cris, ces tumultes, ces chants car rien n’est fini, la Guerre de Vendée n’est pas terminée. Ce chant, celui des royalistes, avec ses mots en patois, avec nos mots.

Il y aura encore de nombreux combats, des années de conflits suscités par le sursaut des royalistes après les carnages des colonnes de Turreau… Tu le sais , Nat, j’ai survécu ainsi que ma femme et mes enfants. Nous avons survécu à cette guerre qui opposait des voisins, des gens d’un même pays; à tous ces massacres et toutes ces exécutions perpétrés au mépris de toutes les lois de la guerre, lesquels au lieu de nous anéantir, nous ont donné une rage, une envie et une soif de vivre qui balaieront les mauvais moments, les disettes, les douleurs et tous les chagrins… »

Notes :

Le bourg de Saint Mesmin passera de 1208 âmes en 1790 à 592 en 1800…

Matrice cadastrale présentant le village de St-Mesmin-la-ville en 1809. Les bâtiments colorisés en jaune indiquent un état de ruine :

Lexique :

  • Pataud : nom donné aux républicains. Patriote devient pataud.
  • Murgés : murets de pierres qui séparent les parcelles.
  • Mojette : haricot sec.
  • Guérets : terres non labourées.
  • Boucan : corne de bélier utilisée comme instrument de musique.
  • Eparée : étendue.
  • Mirolaine : spectre nocturne.

Sources :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités