Aujourd’hui, 30 janvier 1596, nous sommes tous autour de cette table…

Moi, André BERAULT, serviteur aux Landes de Chantecorps (79), sous l’autorité de mon oncle et curateur Pierre AYNARD, j’énumère à Maître Guillaume AUDEER, notaire, la longue liste de ce que j’apporte comme dot pour pouvoir m’unir avec Renée ALLARD…

« 3 couettes de lit avec 2 traversiers, 3 oreillers, 1 couverte de laine blanche, 1 bande, 4 linceuls*, 2 nappes, 1 poêle d’airain contenant 3 seaux, 2 chaudrons d’airain*, 1 poêlon, 1 petit pot de fer, 1 couteau « charneret », 1 coin de fer, 1 crémaillère, 1 besoche*, 1 forge et 1 marteau, 1 chaîne de fer, 1 ciseau, 1 landier*, 1 bêche, 1 fourche de fer à 2 doigts, 1 bêche de fer et son manche, 11 livres de chanvres en poupées*, 2 pintes*, 2 chopines*, 1 aiguière*, 1 plat, 10 écuelles plates, 5 assiettes, 3 écuelles à oreilles, 2 linceuls neufs, 1 linceul vieux, 1 ciel de lit avec sa frange, 12 serviettes, 4 couvre-chefs neufs, 2 grandes touailles*, 1 couvre-chef de lin, 2 châlits (1 à ouvrage, 1 à quenouilles), 2 coffres ferrés et fermant à clef de 5 pieds de long, 3 livres de sallut (…) en pelotes, 1 buffet fermant à 2 armoires, 1 table avec ses tréteaux, 1 châlit banc tournis, 1 chaise foncée, 1 porte-dîner d’étain, 1 cuve à mettre vendange, les douelles de 2 fûts de pipe*, 2 grandes caisses de bois de chêne, 2 soliveaux de chêne chacun de 22 pieds, 8 chefs d’ouaille, 2 charges de seigle ou 10 francs, la somme de 80 écus. »

Signatures contrat de mariage BERAULT-ALLARD

Avec cette dot et ce contrat de mariage nous établissons une communauté de biens entre les parents de Renée, Pierre, marchand à Saint Germier et Catherine SYMES, et notre futur couple, notre futur foyer. Rien que de très banal, en somme.

Nous sommes tous autour de cette table …

Mes oncles : Jean et Etienne AYNARD, Jean FOURNIER et Antoine BORDAGE. Ceux de Renée : Mathurin ALLARD, Jean SYMES, Pierre et Jacques FOUQUET. Ainsi que ses cousins remués de germain Jean AUMOUSNIER (le jeune), Pierre, Jean et Louis GAULT. Et d’autres encores : cousins et amis.

Rien que de très banal …

Renée, moi, ainsi que tous les autres ici autour de cette table, sommes tous adeptes de la Religion prétendue réformée. Nous sommes des protestants, des « parpaillots ».

Et nous ne voulons pas nous résigner à passer devant le curé de l’Église catholique pour légitimer notre mariage. Nous ne voulons pas être obligés de suivre le rite tridentin.

Mais comment accepter que notre foyer n’ait pas d’existence légale ? Comment accepter d’être considérés comme des concubinaires ? Comment accepter que nos enfants ne soient pas reconnus comme tels ? Comment concevoir de ne pas avoir de droits patrimoniaux ? Comment ne pas être accusés de « donner l’exemple de la débauche » ?

Pourquoi n’est-il pas possible que deux religions cohabitent ? Pourquoi être tenus de subir tant de persécutions alors que nous ne souhaitons que vivre dans le respect de l’autre ?

Comment faire ? Comment éviter de ne pas suivre les préceptes de notre religion ?

En contournant les Lois. Et nous allons être aidés par un prêtre catholique …

Car autour de cette table, aujourd’hui 30 janvier 1596, il y a aussi le père COLLAS curé de Saint Germier. Parmi nous pour recevoir nos promesses de mariage. Ces promesses faites devant notaire, qu’il accepte comme un engagement pour la vie et nous soustrait ainsi de la cérémonie du mariage catholique que nous refusons.

Cette union nous la célèbrerons donc à notre façon, selon les rites de notre religion. Un mariage, que notre Église ne considère pas comme un sacrement mais plutôt comme un acte de responsabilités. Nous y entendrons les Lectures, Prières et Cantiques. Nous y donnerons notre engagement devant Dieu et je recevrai de la main de notre Pasteur la Bible offerte traditionnellement aux nouveaux couples. Cette Bible que je lirai matin et soir, tous les jours, à ma femme et à mes enfants s’il m’est donné d’en avoir. Avec l’appui du prêtre de Saint Germier.

Autour de cette table aujourd’hui et grâce au père COLLAS, j’ai vu de l’humanité et de la tolérance…

 

Épilogue :

Cher André, au fil de mes recherches généalogiques je me suis rendue compte que tu n’étais évidemment pas le seul dans cette situation : ton histoire est symptomatique de la question du mariage protestant à la fin du XVIème siècle. Votre Roi a lui-même dû faire face à la suprématie catholique en France et tourner le dos à sa confession protestante pour raison d’État, le 25 juillet 1593. À cette époque l’Église catholique est la seule à détenir l’état civil, ce qui fait du mariage protestant une union non reconnue et, par conséquent, des descendants illégitimes. Afin de rééquilibrer la balance religieuse en France, Henri IV choisit de promulguer l’Édit de Nantes deux ans après la signature de ton contrat de mariage. C’est la première législation royale française qui reconnaît le mariage protestant et gomme le flou juridique supposé par votre volonté de ne pas passer devant un curé catholique. Grâce aux articles 23, 34, 40 et 41 de l’Édit, un état civil protestant existe enfin, il est officiel et légalement reconnu au même titre que l’état civil catholique.

Mais tout changera à nouveau le 18 octobre 1685…

 

*Lexique :

  • Linceuls : draps
  • Airain : alliage de cuivre et d’étain
  • Besoche : outil de jardinage – bêche
  • Landier : Gros chenet de fer servant à la cuisine
  • Poupées de chanvre : ensemble de fils déjà rouis et peignés, noués entre eux
  • Pintes : récipient d’une capacité d’un peu moins d’un litre
  • Chopines : récipient d’une capacité d’1/2 litre
  • Aiguière : vase servant à verser l’eau
  • Touailles : linge employé à divers usages (serviettes, nappes)
  • Douelles : douves de tonneau

Sources :

  • Le grand Larousse de l’Histoire de France – Ed Larousse
  • Protestants poitevins de la Révocation à la Révolution – Jacques MARCADÉ – Ed : Geste
  • Familles protestantes au travers des actes XVIè – XVIIè – Marie Reine SIRE – Ed : Association des Publications Chauvinoises
  • Problématique du mariage des protestants : huguenotsweb

 

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