Mon esprit vagabonde à chaque découverte vous concernant… Il suffit d’un mot, d’un lieu, d’un prénom, d’un métier et mes pensées s’envolent comme traversant le temps, voyageant à votre rencontre. Croiser votre chemin provoque toujours en moi des émotions diverses, intenses parfois, de l’affection principalement, de la curiosité, de la tristesse… ou de la haine, une fois, une seule (lire « Des larmes« ).

Et je t’ai rencontré Marie, il y a seulement quelques jours et bien que je ne sache pas encore grand chose  de toi, cette rencontre m’a bouleversée. Née en 1713 à Boussais (79)  dans la maison de tes parents Pierre PETIT et Marie GRANGER dans cette Gâtine que j’aime tant, tu te maries le 31.01.1736 à Noirterre avec Pierre CADUE, tuilier comme l’étaient son père, Mathurin, et son grand-père avant lui.

Tuilier … des pensées commencent à m’envahir et je repense soudainement à un passé plus proche … À un autre village, à des promenades en famille, à des paysages de landes envahis par la bruyère, à des enclos où paissent les moutons, à des paysages parsemés de mares … Des mares, toutes fruits du travail de ces hommes œuvrant dans des tuileries et qui venaient en extraire l’argile … Ces mares devenues poissonneuses et près desquelles cette famille passait de si merveilleux moments… 

Mes pensées reviennent vers toi, Marie, vers ton époux et ces tuiliers d’autrefois. Et je vois, j’imagine Pierre et les autres hommes de sa famille à Noirterre exploitant la terre, y creuser à l’aide d’un « estempin », et retirer l’argile en de grandes plaques… La débarrasser de ses pierres, l’émietter, ensuite l’entasser et la laisser au repos dans la glaisière pour qu’elle subisse les intempéries de l’hiver, le gel et le dégel afin qu’elle « mûrisse », afin de la rendre plus « onctueuse » …

À partir de Pâques, parce que la température plus douce rend l’argile plus malléable, la « marcher », c’est à dire la malaxer, eux-mêmes, ou par « des marcheurs de terre », ou encore à l’aide d’un boeuf, et ce pendant plusieurs heures, puis enfin fabriquer les tuiles. Et je les imagine s’assoir à califourchon sur leur large « banc à faire les tuiles », confectionner des sortes de galettes dans un cadre de bois saupoudré de sable. Les emporter pour les faires sécher , dehors, si le temps est clément sans trop de soleil ce qui pourrait les « gauchir », ou sous le « hâle », lieu couvert et percé de tous les côtés afin que le vent fasse son oeuvre, si le temps menace.

Four de tuilier à Noirterre

Et enfin l’étape finale, la cuisson. Fabriqué par le tuilier lui-même, comme tous ses outils, le four est l’âme et le cœur de la tuilerie. Je me les représente pratiquer  l’enfumage à petit feu jusqu’à ce que les tuiles soient déshydratées, puis enfourner les fagots de brande et le bois pour produire un « feu d’enfer » pendant un jour ou deux. Boucher par la suite toutes les ouvertures pour permettre au feu de mourir doucement et laisser le four refroidir lentement pendant cinq à six jours, sans l’ouvrir au risque que les tuiles se fendent. La fabrication s’arrête le 11 novembre, jour de la Saint Martin, Saint Patron des tuiliers, et voir le cycle immuable de leur métier recommencer ainsi année après année…

Toi, Marie, tu t’occupes sans doute de la ferme, de tes enfants, du peu d’animaux que vous possédez, et peut-être les aides-tu en confectionnant les fagots de brande si nécessaires à leur activité.

Et je continue à voyager … Tes parents mariés le 7.02.1713 à Boussais … Le décès de ton père le 12.05.1722 à L’Hopiteau village de la paroisse sus nommée…

Et là, mes yeux s’embuent … C’est comme un chagrin mis en mémoire qui ressurgit à la simple lecture d’un nom de village. Pourquoi maintenant ? Pourquoi cet acte aujourd’hui ? Le hasard ? Je n’y crois pas … Toujours est-il que mon voyage prend une toute autre direction et m’emmène dans un passé plus proche. En Décembre 2002, le jour où mon père nous a quittés.

Ce jour où je suis redevenue une petite fille qui pleurait comme une enfant perdue, comme une enfant qui souhaitait encore s’entendre dire  » Bonjour ma grande ». Ce jour où  j’ai perdu pied.

Et ce voyage me ramène une nouvelle fois dans ce village… à ces promenades en famille, à ces paysages de landes envahis par la bruyère, à ces enclos où paissent les moutons, à ces paysages parsemés de mares … À ce rêve de toute une vie que mon père avait pu réaliser : avoir une maison à L’Hopiteau, dans cette Gâtine qu’il chérissait tellement puisque terre de sa famille, de ses ancêtres.

15 ans d’absence. 15 ans de silence.

J’ai bien sûr recommencé à marcher sans faiblir, j’ai appris à continuer et tous ces voyages, je les fais grâce à lui. Grâce à ces quelques lignes tracées sur une simple feuille, ces quelques noms et dates qu’il avait rassemblés dans le but de faire sa généalogie. Et découvrir cet acte mentionnant ce nom de village, à cette période précise, ce ne peut être le hasard…

Alors oui, papa, tous ces voyages je les fais pour toi et je te les dédie.

 

 Sources :

  • Archives Départementales des Deux-Sèvres : AD79
  • Encyclopédie de Diderot : Le tuilier
  • Petite histoire des métiers d’autrefois – Julien ARBOIS – Éditions City
  • Troyes d’hier à aujourd’hui : Les métiers anciens
  • Filae : Métiers d’autrefois
  • Image à la une : nos pensées.fr 
  • Image « four de tuilier à Noirterre » : Wikipédia – Auteur : MOREAU Jean François
  • Image « le tuilier » : Petite histoire des métiers d’autrefois – Julien ARBOIS – Éditions City
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