Que s’est-il passé ce jour-là ? …

« Aujourd’hui  ===== l’an mil huit cent treize par devant nous adjoint à la mairie de la commune de Chiché (…) sur les dix heures du matin (…) sont comparus contracter mariage, Pierre François FRADIN, cultivateur de cette commune où il est né le trois septembre mil sept cent quatre vingt six, du légitime mariage entre Pierre FRADIN (…) et de Marie MORTEAULT présents et de leur consentement, lequel a satisfait à la conscription de l’an mil huit cent six et en conséquence porteur d’une dispense définitive de service (…) d’une part, et Marie Jeanne Françoise NOIREAU de cette commune où elle est née le deux février de l’an mil sept cent quatre vingt dix du légitime mariage entre Charles NOIRAUD cultivateur de cette commune et de Marie BLOT son épouse présent et de leur consentement d’autre part, lesquels nous ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications de promesse de mariage ont eu lieu dans cette commune sans opposition quelconque le vingt cinq avril dernier et deux de ce mois (…) avons demandé aux futurs époux s’ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d’eux ayant répondu séparément et affirmativement, déclarons au nom de la loi que Pierre François FRADIN et Marie Jeanne Françoise NOIRAUT sont unis par le mariage (…) en présence d’Etienne VERGNIAUD (…) frère de l’épouse du côté maternel, de Charles NOIRAUD (…) frère de l’épouse, de Louis FRADIN (…) frère de l’époux, de …. GARNIÉ (…) ami des époux, lesquel ditte partie et témoin après lecture faite du présent acte ont déclaré ne savoir signer sauf Etienne VERGNIAUD qui est avec nous soussigné (…) « 

Que s’est-il passé ? Pierre, Marie, que vous est-il arrivé ?

Votre mariage n’a pas eu lieu … Cet acte inscrit dans les registres de Chiché (79) n’est pas daté, pas signé et barré d’un trait épais. Pourtant tout était prêt … Et au vu des dates des publications et du registre, cette union aurait dû être célébrée entre le 3 et le 8 mai. Alors pourquoi ?

Est-ce dû à un désaccord entre vous ? Entre vos familles ? Une maladie ? Un décès ?

Quelle qu’en fût la raison, je ne peux m’empêcher de penser que l’un d’entre vous en a souffert. Peut-être même vous deux … La curiosité me pousse à savoir ce qu’il est advenu de toi, Marie , toi qui aurait dû faire partie de ces petites feuilles qui composent l’arbre de ma famille. Alors je te cherche et je te retrouve finalement dans un autre registre d’État Civil, celui de la commune de Boismé, à peine à plus de 8kms de ta commune de naissance.

Le 20 mai 1813. Ce jour-là, tu te maries avec Louis GRELLIER… Deux semaines se sont à peine écoulées et je n’en reviens pas … Imagine mon étonnement ! Les publications sont faites les 9 et 16 mai, dès le lendemain, voire deux ou trois jours tout au plus,  après le « mariage manqué » avec Pierre FRADIN.

Pourquoi ?

Une phrase me vient : « Le cœur d’une femme est un océan de secrets » (Titanic, le film) C’est vrai, après tout, qui sait quelle discussion vous avez pu avoir quelques heures avant votre union. Peut-être étais-tu éprise d’un autre, peut-être as-tu eu le courage de refuser un mariage arrangé ? Serait-ce audacieux de te considérer comme une femme forte et refusant d’être soumise à des décisions prises par d’autres que toi ?

Néanmoins je ne peux m’empêcher d’être réaliste et d’imaginer que tu aies pu être, comme la majorité des femmes de ton temps, prise au cœur de stratagèmes et arrangements entre deux familles… Destinée à être l’instrument d’un avenir sûr pour tes proches et ton futur époux.

Sans euphémiser la possible déconvenue de Pierre, ton parcours me touche et m’amène à m’interroger, une fois encore, sur la place des femmes paysannes au début du XIXème, dans une France rurale. Ce siècle est celui d’une ébauche de libération pour les femmes mais, dans cette Gâtine conservatrice, es-tu influencée par cette tendance qui gagne la gente féminine citadine, celle qui « troque le corset pour des robes en mousseline » ?

En effet, la femme cultivée de 1813 tient peut-être dans ses mains le roman de Jane Austen, Orgueils et préjugés publié cette année-là : l’auteure anglaise y dépeint avec humour et réalisme les aventures sentimentales de cinq filles nées dans la société rigide du XVIIIème et XIXème, en particulier celles d’Elizabeth BENNET. Par l’écriture romanesque sont soulevés les problèmes auxquels les femmes du milieu rural doivent faire face pour garantir leur sécurité économique et sociale. C’est bel et bien le mariage qui est la solution à la peur d’un avenir troublé. Le triptyque argent/mariage/statut social est ainsi le centre de gravité de ce roman à l’influence mondaine importante.

Toi, Marie, gâtinaise, tu étais très certainement dans l’ignorance de telles remises en question sur ton propre statut de femme, la vague culturelle et littéraire n’atteignant que rarement les campagnes reculées. Alors : mariage d’amour ? Mariage arrangé ? Es-tu dans l’ombre ou la lumière de la condition féminine du XIXème siècle ?

J’aimerais croire que comme l’héroïne du roman anglais, tu as répondu à Pierre, à ta famille, le jour de cet acte manqué : « Je suis résolue à agir de la manière qui me permettra d’assurer mon propre bonheur, sans tenir compte de vous ou de toute personne n’ayant aucun lien avec moi. » (Orgueil et préjugés). Mais finalement : même si tu n’as pas été touchée par cet élan de libération de la femme qui commence à bouleverser les mœurs et les consciences urbaines du XIXème siècle, peut-être as-tu mené ton propre petit combat à cet égard. Car il y a deux échelles, l’échelle collective que l’Histoire retient, et l’échelle personnelle qui tient plus de la lutte individuelle. Marie, j’aime à penser que tu es de celles qui se sont dressées contre la contrainte d’être femme à cette époque, sans pour autant avoir été influencée par le monde de la littérature et de la politique. S’il en a été un, ton combat pour barrer d’un trait ce mariage fait de toi l’un des électrons libres de la France rurale.

Avec des « si », on pourrait refaire l’Histoire. Mais imaginer la tienne, imaginer le pourquoi de ce trait sur cet acte, me permet une fois de plus de rappeler que la femme telle qu’elle est aujourd’hui est née d’un grand combat, mais aussi de plus petits, menés siècle après siècle.

« La société possède des droits sur chacun de nous. » (Orgueil et préjugés) C’est pour cela que, même encore aujourd’hui, ce combat universel de la femme continue jour après jour…

 

Note : Ce billet mêle à la fois générations et domaines d’intérêt ; maman généalogiste passionnée et sa fille étudiante en Khâgne. Merci Jeanne d’avoir co-écrit ce billet.

 

Sources :

Archives Départementales des Deux-Sèvres : Chiché 2 MI 395 – vue 130 et Boismé 2 MI 220 vue 86

Hérodote.net : De la révolution à nos jours – Le mariage dans tous ses états

Image à la une : Youtube

 

 

 

 

 

 

 

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