Jaquette,

Je t’ai rencontré au détour d’une recherche concernant mon ancêtre François BIARDEAU, ton frère. Immédiatement et sans savoir réellement pourquoi, je me suis attachée à toi …

Sans le savoir ? Non pas vraiment …

Tu te maries le 28.02.1724 à Pierrefitte (79) avec René PAINDESSOUS, et moins de 6 mois après tu donnes naissance à ton premier enfant, Jean… Inutile donc d’être devin pour comprendre que vous avez quelque peu transgressé certains préceptes de l’Eglise.

Il n’en faut pas plus que cette naissance précoce pour réveiller l’incorrigible romantique que je suis …

Très vite, j’imagine votre rencontre dans cette petite ville d’à peine 90 feux, où tout le monde se connaît, où tout le monde se côtoie. J’imagine de tendres sentiments s’installer entre vous, un amour naissant, une attirance frissonnante, un désir incontrôlable… J’imagine que ce mariage n’est pas cette sorte de contrat entre deux familles mais bien une union « d’inclinaison », un mariage d’amour. Et je t’imagine au bras de celui auprès de qui tu t’engages pour la vie, amoureuse, enceinte et heureuse.

Je veux croire à tout cela…

Par la suite, tu donnes naissance à 5 enfants, dont 2 décèdent précocement. J’imagine tes joies, tes chagrins, ta vie … Et puis ces terribles années. En 2 ans, entre 1737 et 1739, tu mets au monde 4 autres enfants, Joseph, Jeanne, et les jumelles Jaquette et Marguerite… Ces 2 mêmes années, la mort vient te les reprendre aussitôt … Et tu pars, toi aussi le 18.11.1739, épuisée peut être par les grossesses, par ces deuils, par la vie tout simplement.

J’imagine tout cela… J’imagine chaque moment.

Mais de quel droit ?

Comment puis je savoir ce qu’a été ta vie ? Étais-tu amoureuse ? Ce mariage, le voulais tu vraiment ? As-tu été heureuse ? Et ton époux, était il affectueux ? indifférent ? … Violent ? De tous temps certains hommes l’ont été, alors comment et pourquoi ne pas l’imaginer ?

Quels recours aurais tu eu ? Quels recours toutes ces femmes ont elles eus, sous l’Ancien Régime, face aux violences conjugales ?

Cette représentation des femmes « du peuple » soumises, indifférentes aux violences, insensibles en partie en raison de leur manque d’éducation, a t’elle vraiment existé ?

Depuis la révolution judiciaire et plus précisément depuis 1792, le divorce est le moyen d’échapper à une union malheureuse, mais à ton époque le mariage est indissoluble, en droit canonique, sauf dans les cas de non consommation, d’impuissance, d’hérésie ou d’union avec un non catholique. Mais il est aussi considéré comme un contrat social qui peut se dissoudre uniquement sur le plan matériel, séparations de biens, ou physique, séparation de corps et habitation, en faisant appel aux justices royales et seigneuriales.

Qu’en a t’il été ?  Ont elles été nombreuses à dénoncer la violence de leur mari ?

Sans même avoir besoin de l’imaginer, mais juste en lisant une étude (1) je suis atterrée …

« … 20 villageoises parmi les 241 poitevines qui exposent à la justice seigneuriale, les brutalités de leur mari obtiendront gain de cause et ce seulement dans les dernières années de l’Ancien Régime. Les violences d’ordre sexuel sont évoquées à 52 reprises, toujours à la même époque et dans le Poitou. Des viols conjugaux, inceste, bestialité en premier lieu. (…) Une trentaine de femmes appuient leur demande par la description de viols répétés voire même d’exploitation sexuelle organisée par leur mari… »

Comment ont elles trouvé le courage d’affronter, seule le plus souvent, le regard et le jugement des autres face à leurs douleurs, à leurs malheurs ? Comment ont elles réussi à les convaincre face aux réponses données par leur mari ?

« … Les postures de défense de ces derniers  se résument en 4 attitudes. Le déni (33%), la volonté de minorer les faits (30%), le retournement de l’accusation (22%) et l’absence (15%)… pas un seul n’avoue les faits … « il fait comme bon lui semble avec sa femme » … « il n’a pas frappé bien fort » … « le bâton n’était pas bien gros » … ou encore il aime représenter sa femme comme hystérique, au tempérament faible et passionné, instable et emporté, trompeur et rusé  et dont la désobéissance est synonyme de monde à l’envers, de désordre social… »

Je veux imaginer que tu n’as pas vécu cela …

Et je veux croire qu’une femme, que ce soit toi ou toutes celles de ma famille, quelle que soit l’époque de leur existence, a toujours eu les mêmes désirs, les mêmes pulsions, les mêmes ressentis, les mêmes révoltes. Qu’une mère a toujours eu le même amour pour ses enfants, les mêmes instincts, les mêmes peurs et les mêmes désespoirs.

Je veux tellement y croire …

 

Sources :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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