Il est des vies, des destinées simples, sans histoires, qu’il est agréable de découvrir, de croiser. De celles dont je suis sans doute la plus fière, des vies faites de labeur, de joies, de peines, de chagrins, des vies somme toute « normales » que j’aime imaginer et raconter.

Raconter pour vous rendre, vous qui êtes ma famille, plus réels, une façon d’être plus proche de vous, de faire votre connaissance …

Vous êtes pour la plupart des hommes et des femmes « de la terre », journaliers, bordiers, laboureurs ou métayers. Tous Poitevins, installés dans ce département des Deux-Sèvres que j’affectionne tant et plus particulièrement en Gâtine.

Cette Gâtine ou « terre gâtée » souvent caricaturée région pauvre, fermée sur elle-même, voire arriérée, est plutôt pour moi caractérisée par son habitat dispersé, par ses terrains bordés de haies vives, élevées, épaisses, par sa multitude de petits bois taillis, par ses petits chemins creux, par ses vallons d’où jaillissent de nombreux cours d’eau qui font d’elle un terroir unique avec moult étangs. Cette Gâtine, avec cette si belle qualité de vie et où la solidarité n’est pas un vain mot… Cette Gâtine où on vit « benaise » (1).

Mais qu’en était il pour vous ? Comment y viviez vous ?

Toi, Pierre CHABOUTY, tu y es né en 1733 plus précisément à Amailloux. Je connais parfaitement les malheurs, les chagrins que tu as traversés dans les premières années de ta vie. La perte de ton père, Pierre, que tu n’as pas connu, décédé alors que tu n’avais que 3 mois. Celle de ton grand-père, Pierre, qui vous a recueilli , chez qui tu as vécu et qui t’était si proche, mais aussi l’histoire de ta mère, Madeleine SICAULT, si terrible, si dramatique … Tu n’avais alors que 6 ans (lire : Madeleine)

Pierre, raconte moi …

Raconte moi comment tu as vécu dans cette Gâtine que je vois aujourd’hui si belle, mais décrite par tes contemporains comme une région si pauvre, si dure. Y étais tu attaché, comme je le suis ? Raconte moi surtout ta vie « d’homme de la terre », explique moi tes obligations de métayer …

«  Comme tu le sais, Nat, j’ai toujours vécu dans ce « païs » de Gâtine à Amailloux d’abord, à Lageon, Amailloux à nouveau, à Viennay et enfin à La Peyratte. Ces « déménagements » se sont faits au gré de mes différents emplois, et comme le veut la tradition d’ici, invariablement le jour de la Saint Michel le 29 septembre. À cette période le métayer précédent a déjà ensemencé ses grands « bleds » (seigles) et il reviendra les moissonner l’année suivante … Chaque signature de bail, et toutes les clauses y figurant se réfèrent à  » la coustume et aux usages de Gastine » et impliquent que nous soyons soumis à des cadres extrêmement contraignants.

Il faut que tu comprennes que les métairies sont affermées « à moitié de tous fruicts » c’est à dire que les profits, ainsi que les charges, sont partagés par moitié entre le propriétaire de la métairie, qui apporte le capital, le bétail et les semences et moi, métayer, mes outils et ma force de travail. Il me faut admettre que ce partage de la récolte représente une ponction énorme sur mes revenus mais le partage à l’identique des semences et surtout des charges seigneuriales présentent l’avantage de limiter les dégâts en cas de mauvaise récolte.

Se rajoutent donc les clauses, dont je te parlais précédemment : l’entretien des bâtiments, l’interdiction de couper un arbre sans autorisation ainsi que leur ébranchage et celui des haies (« seulement ceux qui accoustumés estre esbranchés en saison due et âge compétant »), l’obligation de laisser la métairie garnie « en foin, paille bien et dhument serrés et embargés »…

À ses clauses et toujours selon la coutume propre à la Gâtine, se rajoutent aux baux des charges très lourdes, les « suffrages » … Des sortes de redevances en nature que le métayer paie à son bailleur et qui sont d’une très grande diversité : volailles, beurre, fromages, boisseaux de fruits, lin chanvre etc …

Et enfin, les « charrois »… « tous les charrois commandés par le sieur bailleur pour son utilité » … Un mélange de corvées qui nous sont imposées par le seigneur et le bailleur … Lourdes, souvent … Humiliantes, parfois … Sans limitation… Ces charrois sont, pour faire simple, des jours de travail gratuit : transporter la partie de la récolte due, transporter du bois, du foin, rentrer les orangers du château, livraison de toutes sortes , et j’en passe… Des « services » qui nous prennent beaucoup de temps et qui sont sur une année d’une lourdeur énorme.

Je ne vais pas t’expliquer en détail mon travail et mes gestes quotidiens, tu les connais déjà, Suzanne GARNIER,  une autre de tes ancêtres te l’a déjà fait … (lire le destin de Suzanne)

Une fois le bail signé, je m’installe avec ma femme Marie CHATRY et mes enfants à la métairie, ensemble de bâtisses qui s’organisent autour d’une sorte de grande cour ouverte, le « quaireux ». Là chaque maison ressemble aux autres. Un bâtiment que tu qualifierais d’austère, percé de rares fenêtres, sans étage, sans couloir, la porte ouvrant directement dans la pièce centrale que nous appelons la « principale chambre ». Cette chambre, seul espace chauffé par la cheminée, constitue la plupart du temps la pièce unique et y concentre toutes les activités. Elle est à la fois :

  • chambre à coucher, pour toute la famille où le lit occupe une place importante par son aspect monumental, avec un « châlit » (bois de lit) tout en hauteur et qui avec ses rideaux en fait le seul espace d’intimité;
  • cuisine, où se préparent les repas toujours autour de la cheminée avec ses chenets, landiers, pelle à feu, crémaillère sauf le pain préparé quant à lui dans le « fournieux »;
  • salle à manger avec table et bancs, les chaises paillées lorsqu’il y en a sont plutôt disposées près de la cheminée, lieu clé où la famille se réunit;
  • lieu de travail également avec les « trouils » ou rouets qui y trouvent aussi leur place;
  • lieu de rangement pour le linge, les vêtements qui côtoient les réserves alimentaires.

Avec tes sensibilités, inconnues à mon époque, tu trouverais nos maisons, dont le sol est en terre battue,  humides, manquant de lumières et de couleurs, nos intérieurs sombres, froids, peu accueillants, voire sales. Tu décèlerais une impression de grande pauvreté induite par la place dominante que nous donnons à « l’objet » durable. Nous ne jetons pas, nous ne jetons rien. Tout ce que nous utilisons au quotidien reste dans le domaine du nécessaire et nous, « gens de la terre » comme tu dis, conservons un mode de vie traditionnel d’une région rurale.

Ma vie, tributaire du temps, des fléaux de toutes sortes et qui te sont pour la plupart inconnus,  n’a été qu’un combat quotidien pour subvenir à nos besoins. J’ai été brimbalé, avec ma famille de métairie en métairie au gré des mauvaises récoltes ou des épidémies, mais notre Gâtine nous a toujours offert le meilleur d’elle. J’y suis fortement attaché car elle nous a permis de ne pas mourir de faim, même pendant les années de disette, et nous a gratifié d’une vie communautaire tellement riche liée à une entraide si typique à ce pays. »

 

Sources :

Gallica :

Communauté de communes Parthenay- Gâtine : site internet (documentation 1)

Les paysans de Gâtine au XVIIIe siècle – Jacques PERET – Geste éditions (documentation – carte Gâtine)

Wikimedia : image  Pflügende Ochsen  – Rudolph Koller

Pinterest : image à la une

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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