Je sais que je vais bientôt mourir  …

Je sais que jamais je ne retournerai là-bas, en France, auprès des miens. Cette fièvre qui m’épuise de jour en jour, d’heure en heure, ne me le permettra pas.

Étendu sur ce lit, je ne cesse de penser à eux, je ne cesse de revivre ces derniers mois qui m’ont amené, là aujourd’hui 21 octobre 1809, dans cet hôpital de Vienne en Autriche …

Je m’appelle André THIBAUDEAU et je suis né en 1790 à Moncoutant, petite ville du Poitou où je passe les 19 premières années de ma vie auprès de mes parents, Pierre et Marie Anne CORNUAU et où j’exerce le métier de maçon, tout comme mes frères Alexis et Pierre. La vie dans notre campagne gâtinaise se reconstruit peu à peu après les terribles années qui viennent de s’écouler, mais les guerres, coûteuses en hommes, menées par Napoléon hantent les pensées de tous.

tirage-au-sortArrive ce jour tant redouté, ce jour où je dois me présenter devant le conseil de recrutement… Sur place et comme tous les autres, je commence par « passer sous la toise », puis mes qualités physiques sont examinées et évaluées par un médecin, pour finir par ce que je redoute le plus, le tirage au sort… J’ai subitement comme « une boule au ventre » …

Comme nombre de mes amis, je fais finalement partie de ceux qui combattront pour l’Empereur. Je n’envisage même pas de demander à mes parents de payer un remplaçant, ils n’en ont pas les moyens financiers et le sacrifice pour la famille serait trop important. Je ne « tricherai » pas non plus en me mutilant ou en m’enfuyant, comme certains l’envisagent déjà, prêts à tout pour éviter les champs de bataille de la Grande Armée.

Ma feuille de route en main, je retourne auprès des miens, chez moi, dans la ferme familiale pour faire mes adieux. Surtout ne pas gâcher ces derniers moments près d’eux et lorsque je vois l’immense tristesse dans le regard de mes parents, je vais même jusqu’à faire le fanfaron. S’ils savaient… S’ils savaient à quel point j’ai peur …

Je suis donc affecté au 72ème Régiment d’Infanterie de Ligne, 3ème bataillon, 3ème compagnie et j’arrive au corps le 26 mars 1809. Dans le bataillon de dépôts, chargé de réceptionner et de former les nouvelles recrues que nous sommes au bénéfice des bataillons de guerre, je reçois mon fourniment et mon armement.

Oh mère, si tu me voyais … Toi qui a toujours pris soin que tes enfants soient bien vêtus et propres, malgré le peu d’argent que tu avais. Je me retrouve avec un uniforme usé et trop grand pour moi, des chaussures fabriquées sur une forme unique, sans pied gauche ni pied droit, mais te connaissant tu me dirais sûrement que j’ai fière allure lorsque je me coiffe de mon shako.

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Ici les instructeurs, pour la plupart des vétérans, font de leur mieux pour nous apprendre les rudiments, pour nous former très sommairement à la manœuvre en ordre serré, au tir de salve et au combat à la baïonnette. Mais le plus dur pour moi est l’utilisation du mousquet, l’arme des fusiliers dont je fais partie, arme qui manque totalement de précision.

J’apprends pendant cette courte période de formation que la rapidité joue un rôle déterminant dans la stratégie de guerre Impériale, qu’il faut que nous soyons capables d’intervenir vite, très vite là où nous ne sommes pas attendus. Aussi lorsque finalement je suis incorporé dans le bataillon de guerre, je parcours quotidiennement avec mes camarades de très longues distances, 40kms en moyenne mais parfois jusqu’à 70 et chargé comme jamais je ne l’ai été. Havresac, couverture, giberne, cartouches, provisions de bouche, chemises et souliers de rechange plus le fusil font que le fourniment porté pèse plus de 30kg.

Ces marches journalières, si pénibles, ces combats féroces, ces morts que nous ne pouvons enterrer par manque de temps, ces blessés oubliés sur les champs de bataille, toute cette souffrance, je n’en peux plus.

Je suis fatigué … tellement fatigué.

Être rapides … et pour l’être toujours plus, nous ne disposons pas de tentes au bivouac, il faut pouvoir partir vite. Alors nous couchons à même le sol, tout habillés, autour d’un feu lorsqu’il fait vraiment trop froid et parfois lorsque la journée n’a pas été trop éprouvante, lorsque la météo le permet, nous veillons en racontant des histoires, en fumant, chiquant, buvant du vin chaud. Les plus instruits d’entre nous lisent aux autres la gazette et même parfois les lettres si rares reçues de France . Cela me rappelle tant les veillées de chez nous. Non ! Surtout, ne pas y penser …

Je suis fatigué … Et je finis par tomber, épuisé et terrassé par cette fièvre que j’essaie d’ignorer depuis de soldat-a-terresi longs jours. Le service médical du régiment me dépose dans cet hôpital à Vienne. Cet hôpital qui est comme un vaste mouroir, des centaines de blessés pour la plupart amputés, des centaines de malades tous entassés parfois à même le sol.

Je suis tellement fatigué …

Père, mère, pardonnez-moi. Je ne reviendrai pas…

Épilogue :

André THIBAUDEAU décède le 14 novembre 1809 et sera rayé du régiment le 1er décembre 1809. Ses parents apprendront sa mort seulement 14 mois plus tard, le 6 janvier 1811 , jour où l’officier d’État Civil de Moncoutant recevra par la poste l’extrait mortuaire envoyé par le Dr DAGUET de l’hôpital de Vienne.

 

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Fiche matricule – Mémoire des Hommes

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Sources :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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