« Je vois, Nat, que retracer certaines pages de mon histoire, et celle de ma famille te crée problème. Est-ce vraiment si difficile ? As-tu pris le temps de « poser », de reconsidérer tous les éléments que tu as pu trouver ? Tout ce que tu sais ? Prends le ce temps, et je vais t’aider un peu.

Commençons par ce que tu penses savoir …

Je suis né en 1796 à Noirterre dans les Deux-Sèvres et mes parents Pierre IMBERT et Marie GAUFRETEAU me donnent le prénom de Joseph. Par la suite, et comme la plupart des jeunes gens, je fonde mon propre foyer en épousant à 21 ans Marie Prudence BROSSARD, une jeune fille couturière de la paroisse de Chanteloup. Il ne t’a pas échappé qu’elle et moi avions pris quelques « libertés » avant nos noces puisque notre petite fille, Marie Prudence Françoise, naît à peine 6 mois plus tard.

Ce mariage ne sera qu’une parenthèse dans ma vie. Une magnifique parenthèse faite de bonheur certes, mais tellement brève. Marie Prudence, mon épouse, décède quelques mois après, à peine une semaine avant notre anniversaire de mariage… Un an plus tard, passé la période de deuil, j’offre une nouvelle maman à ma petite fille en épousant  Marie Françoise BROSSARD, avec qui j’aurais trois autres enfants : Jean Joseph, Henri Jacques et Marie Hortense.

Longtemps tu as cru, comme tant d’autres, que je n’avais eu qu’une épouse, les 2 ayant le même prénom usuel et le même patronyme. Mais comme à ton habitude tu as pris le temps de tourner ces nombreuses pages de registres et avec de la patience et de la persévérance tout finit par se découvrir… ou tout finit par s’embrouiller, n’est-ce pas ? Comme pour l’année de ma naissance par exemple. Il est écrit qu’elle a eu lieu en 1796 mais sur l’acte de mon 1er mariage, tu découvres la déclaration des témoins qui assurent que mes parents sont morts en 1793 lors des troubles civils.

Je te vois alors hésiter, ne plus savoir … Pour toi, il n’y a aucun doute sur ma filiation trouvée et tu as raison. Mais si tu accordes un peu plus  d’attention à la page sur laquelle est notée ma naissance, tu vas voir que ce ne sont pas des actes « normaux », « classiques ». C’est une sorte de table, de liste qui reconstitue les actes détruits ou non établis pendant une période plus que trouble. Certaines dates peuvent être approximatives car données sur déclaration des parties …

Mais revenons à mon enfance … Je ne garde aucun souvenir de mes parents, tous deux décédés comme tu le sais, peu de temps après ma naissance. Mon oncle Antoine IMBERT a pris soin de moi et m’a souvent parlé des évènements terribles qui ont provoqué cette double perte.

Mes parents à Noirterre, mes grands-parents, oncles et tantes à Chiché, ainsi que leurs voisins et amis, ont tous vécu ces moments sombres, difficiles et douloureux, ces moments de l’histoire qui ont laissé tant de stigmates dans toute la région…

Carte de Cassini
Carte de Cassini

Nous sommes en 1793.

Après l’exécution du roi Louis XVI, la Vendée se révolte suivi par le nord des Deux-Sèvres. Le marquis de Lescure, contre-révolutionnaire, donne l’ordre à de nombreuses paroisses de se révolter. Parmi elles Chiché, Noirterre …

Un comité est établi à Chiché par les rebelles, appelés aussi Blancs, et le village se retrouve presque coupé en deux. Tous les paysans n’adhérent pas à la cause, d’autres encore s’y retrouvent « obligés » sous les menaces de ces « Blancs ». Les femmes prennent part elles aussi à cette révolte et comme dans tout le village, on se déchire même au sein des familles.

Début juillet Westermann, général révolutionnaire, lance une offensive « Bleue » dans la région. Ses hommes brulent le bourg d’Amailloux (voir aussi « Amailloux 1793« ) et le château de Lescure à Boismé. D’après mon oncle, les volutes de fumée se voyaient de très loin et ils auraient aussi incendié en partie l’église de Chiché. Les violences, les combats ont été terribles et pour se protéger bon nombre de villageois se sont réfugiés et cachés dans les bois des jours durant.

La justice révolutionnaire va faire de nombreuses victimes chichéennes entre décembre 1793 et mars 1794. Vingt quatre seront guillotinées à Niort, hommes et femmes confondus, dont Antoine IMBERT maçon de 61 ans. Il est condamné le 3 ventôse an II pour avoir « pris part aux révoltes et émeutes contre révolutionnaires et ayant été nommé chef des rebelles de Chiché par Lescure, ayant monté la garde à la porte du comité de Chiché, armé d’un fusil et d’un sabre, ordonnant la garde et désignant à chacun le lieu où il devait la monter, faisant à Parthenay la distribution des billets de logement aux rebelles, leur distribuant du vin au camp d’Amaillou et vivant également du pain que le Comité de Chiché lui donnait pour lui et sa famille. »

Prisonniers Chouans
Prisonniers Chouans

L’exécution a été déclarée le 13 ventôse an II.

Je sais la question que tu te poses à la lecture de ce document. Cet Antoine est-il mon grand-père ?

Le prénom est le bon. L’âge peut correspondre. Le métier, tu ne sais pas … Mais n’oublie pas quand même que je suis, moi aussi, un maçon, ainsi que mon fils … Alors, est-ce lui ? Est-ce que ton 6 x arrière grand-père a été guillotiné sur la place de la Brèche à Niort ? Je ne te donnerai pas de réponse, car c’est à toi de chercher … Nous sommes là, nous sommes tous là à te regarder, à veiller sur toi et nous savons que tu arriveras à trouver cette certitude qui te manque. Persévère !

Quant à moi, quelques années plus tard, j’exauce mon vœu le plus cher, je m’installe avec mon épouse à Chiché, ville meurtrie comme tant d’autres, le berceau de ma famille paternelle et un peu le tien aussi d’ailleurs … Le temps va être long pour apaiser les haines nées de cette guerre civile, mais chacun de nous a le cœur et la volonté d’y arriver.

J’y décède à l’âge de 56 ans. Enfin à peu près … »

Stelle - Chiché
Stelle – Chiché

Liste des 24 Chichéens guillotinés : Mémorial GenWeb

arbre-imbert-blog

 

Sources :

Archives départementales des Deux-Sèvres : AD 79

Gallica : Justice révolutionnaire à Niort – 2è édition

Gallica : La Vendée Historique – 1908

Mairie de Chiché : Histoire

Blog de la famille HERAULT : histoheros

Géoportail : Carte de Cassini

Image stèle : « Chemins secrets »

« Chouans » : Musée des Beaux Arts de Lille – Auteur Charles Fortin

Prisonniers Chouans : louisblog

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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