Un article lu récemment m’a motivée pour enfin t’écrire ces mots qui couvent en moi depuis tant d’années, ces mots qui je l’espère deviendront ma thérapie.

De mes quatre grands parents, tu es celui que je n’ai pas connu, celui qui a été un manque, une absence, une blessure.

Qui étais-tu vraiment, grand-père ? Et cette question qui me taraude depuis trop longtemps, cette question qui est devenue obsédante au fil des ans :

Pourquoi as-tu fais ça ? Pourquoi t’es-tu donné la mort ?

Ton suicide renvoie à une part de mystère … Pas un mot. Personne ne parlait de toi dans la famille, pas même ton épouse, ma grand-mère. Pas une seule parole de rancœur ou de colère, rien. Était-ce dû aux années passées et à cette sorte de conspiration du silence souvent induite par ce genre d’acte ? Par crainte d’une réprobation sociale ? Je ne sais pas. Toujours est-il que je n’ai appris les circonstances de ton départ qu’à mon adolescence.

Des années plus tard, j’ai commencé la généalogie dans l’espoir de trouver une explication, dans l’espoir de donner un sens à ce qui me semblait un non-sens. Je voulais « relire », « refaire » ton histoire pour trouver, traquer le moindre indice qui aurait pu me dire.

Finalement la raison de ce geste m’échappe encore aujourd’hui et demeurera, je le crains, pour toujours une énigme. Mais mes recherches n’ont pas été vaines, elles ont fait évoluer l’opinion, les sentiments que j’avais à ton égard.

Tu es né, Marie-Joseph, le 11 mars 1895 à 8 heures à Villeneuve d’Amailloux dans les Deux Sèvres, tes parents François Delphin DÉRET et Eugénie ALBERTEAU sont mariés depuis presque un an 1/2 . Tu as déjà une sœur aînée, Marie Marguerite, née avant mariage (1892), viendront ensuite Arsène (1897), Marie Sidonie (1899), Véronique (1901), Yves (1903), Roger (1905), Régina (1907), Marie Louise (1908) et Hélène (1910).

Collection personnelle
Collection personnelle

Tu es baptisé le 14 mars 1895 à Amailloux où tu passes les 7 premières années de ta vie au lieu dit Le Roseau , puis tu pars avec ta famille t’installer à La Dupe de Maisontiers (79).

Tu n’as que 19 ans en 1914 lorsque le tocsin retentit dans toutes les communes de France.

Tu pars au rendez-vous du conseil de révision pour la conscription de Saint Loup et tu es recruté sous le matricule 1037. Tu mesures 1m70, tu as les cheveux châtains et les yeux marron clair, et un degré d’instruction niveau 2. Mr Lagrange, webmaster du blog concernant ton régiment le 409ème RI, m’a aidé à retracé ton passé militaire (voir ICI) …

Tu te maries le 7 janvier 1920 à Clessé (79) avec Albine CHABOUTY avec qui tu auras 13 enfants, dont 2 disparaitront rapidement. Début 1938 tu décides de quitter Clessé et les Deux Sèvres, et tu pars avec ta famille t’installer à Dissay (86) dans la ferme du Château de Montigny. Tous louent ton courage et ta volonté de vouloir offrir une vie meilleure à tes enfants. Puis arrive ce dimanche 25 mai 1947 …

Après maintes insistances, mon père m’a appris les circonstances de ta mort. Par la suite, et ce pendant de très nombreuses années, je t’ai considéré comme un lâche … Lâche d’avoir abandonné ainsi ton épouse et tes onze enfants dont le plus jeune, papa, n’avait que 5 ans.

Mais en découvrant ton comportement pendant cette guerre, en découvrant ces citations, ces médailles obtenues, mais aussi ton courage pour les travaux de la ferme, ton dévouement pour tes enfants,  je ne pouvais que me méprendre, il ne pouvait en être autrement.

Comment un homme ayant eu cette vie pouvait être lâche ? … Ma jeunesse et mon ignorance de ton passé ne peuvent être une excuse à ce jugement, je m’en veux terriblement d’avoir pu le croire, de l’avoir dit, et un sentiment de honte me submerge lorsque j’y pense.

Outre tout ce que j’ai pu trouver sur les registres en ligne, j’ai réussi à glaner ici et là quelques anecdotes te concernant. Tu fumais la pipe, tu avais un excellent niveau de calcul mental, tu tenais ton stylo entre l’index et le majeur et tu avais une fort belle écriture  … Lors du conflit de 39-45 tu as aidé de nombreuses familles à passer en zone libre … et tant d’autres détails qui font qu’aujourd’hui je peux me fabriquer une image de toi plus juste, plus « vivante ». Que n’ai-je interrogé mes oncles et tantes plus tôt ?!! …

Et lorsque je vois ces photos de toi, si précieuses, lorsque je vois ce bel homme que tu étais, lorsque je vois ton regard, le même que celui de mon père, je ne peux avoir que des regrets… Celui de ne pas t’avoir eu comme repère d’enfant comme la plupart des grands pères le sont… Celui de ne pas avoir eu de merveilleux moments de partages à l’abri des regards pour ensuite les cacher dans l’écrin de mon cœur … Celui de ne pas avoir des tas de petites histoires à raconter sur toi, sur nous, à ton arrière petite fille…

Est-ce que tu m’aurais parlé de « ta » guerre ?… Est-ce que tu m’aurais confié tes premiers émois amoureux ?… Est-ce que tu m’aurais fait sourire en me contant les nombreuses bêtises faites par mon père enfant ? …

Je ne me voile pas la face, j’ai laissé passer ma chance d’en savoir plus sur toi. J’ai beaucoup trop tardé, celles et ceux qui auraient pu m’en dire plus sont, eux aussi, disparus et je n’en connaîtrais certainement pas davantage. La généalogie a ses limites …

J’aimerais avoir le pouvoir, la possibilité de te rencontrer et de te parler, ne serait-ce que pour te demander de me pardonner de t’avoir jugé alors que je ne savais rien de toi, rien de cet inconnu que tu étais.

Aujourd’hui je peux enfin parler de toi sans éprouver cette gêne, ces sentiments contradictoires qui m’ont habitée et perturbée si longtemps.

Toi, Marie Joseph DÉRET tu étais mon grand-père. Ce grand-père que j’admire, dont je suis fière et que j’aime.

 

 

 

 

 

 

 

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