Ce jour de février 1657 fût sans doute l’un des plus beaux de ma vie, ce jour où moi, Suzanne GARNIER, fille de Jean et de Judith GIRAULT, je m’unie avec Jacques BARICAULT, fils de Paul et de Marie BRUSNEAU. Ce même jour où ma sœur Marie épouse Jean que tout le monde au village surnomme « La Trouille », le frère de mon promis et où Pierre GARNIER s’unit avec Marie BRUSNEAU, ma belle-mère.

Nous sommes tous adeptes de la Religion Prétendue Réformée, des Huguenots ou des « Parpaillots » comme disent les catholiques, et ce mariage que notre Église ne considère pas comme un sacrement mais plutôt comme un acte de responsabilité, je le vis en flottant dans une sorte de brouillard. Bien sûr je reste attentive aux lectures, prières, cantiques, je donne mon engagement devant Dieu et notre communauté, je signe le registre et reçois de la main du Pasteur la Bible offerte traditionnellement à tous les nouveaux couples, mais mes pensées ne cessent de voguer … Je m’engage vers l’inconnu, vers cette vie que je ne connais pas étant fille de charpentier, vers cette vie de femme mariée, de femme de laboureur.

Nous vivrons tous les six en communauté, accompagnés des enfants de Pierre, Jean et Magdeleine, et de Paul, Rachelle, Marie et Magdeleine les frère et sœurs de mon mari. La mise en commun des biens est chose courante, elle nous offrira de meilleures conditions de vie, et leur présence tend à me rassurer un peu car j’ai cœur à ne pas décevoir Jacques et les siens. Du plus loin qu’il se souvienne, tous les hommes de sa famille ont été laboureurs à bras*, ou à bœufs* ou même marchand-laboureur* comme son grand-père Paul.

Les premiers sillons - Henri Zuber
Les premiers sillons – Henri Zuber

Je ne sais rien de la façon dont ils préparent et ensemencent leurs guérets*, dont ils lèvent leurs récoltes, dont ils soignent leurs animaux. Je sais juste, pour l’avoir vu à plusieurs reprises, que ces laboureurs ne sont jamais à l’abri d’une situation difficile, que leur vie, la mienne aussi maintenant est suspendue au temps qu’il fait et aux récoltes qui en découlent.

Nous nous installons tous à la Grande Coussaye, petit village de Soudan (79) et je ne cesse de poser mille questions à Jacques. Ma curiosité et ma soif d’apprendre le font sourire mais il reste patient et m’explique en détail tout ce que je souhaite savoir…

  • Que la ferme dans laquelle nous allons vivre et travailler est une métairie nommée ainsi parce que c’est une exploitation qui compte une « charrue » ou plus. Qu’il est de tradition de compter une charrue pour 20 hectares (en dessous c’est une borderie) et que le bail a été signé le 29 septembre, jour de la St Michel, car ses terres seules ne peuvent nous faire vivre.
  • Que la coutume poitevine accorde un « droit de parcours » aux voisins dans les terres labourables mais seulement 1 mois après la récolte; dans les près immédiatement après la récolte ou après la seconde coupe et qu’il suffirait qu’il trace un sillon autour du champ pour que les voisins le respectent et s’abstiennent d’y conduire leur bétail.
  • Qu’il faut avoir soin de ramasser la boue des mares, des cloaques et même des chemins pour faire un engrais… La laisser fermenter plusieurs mois dans les champs et seulement ensuite semer la baillarge*.
  • Que les moissons se font à la faucille … Il m’explique aussi que le moissonneur met le blé coupé sur sa cuisse droite en le roulant dans un linge (un portoir) et que cela s’appelle une portée. Un second moissonneur ajoute la sienne et lie ainsi les 2 portées pour en faire une gerbe, dont la grosseur dépend donc de ce que peuvent mettre deux moissonneurs entre leur cuisse et leur estomac.
La paye du moissonneur - Léon Lhermitte
La paye du moissonneur – Léon Lhermitte
  • Que le battage des grains a lieu aussitôt après la moisson, dans une cour de la ferme, propre et bien ensoleillée appelée aussi « aire bien unie ». Les gerbes y sont déposées bien à plat et par rangées de façon que les épis de la deuxième rangée soient appuyés sur la paille de la première, cette opération se nomme « freindre ». Après il faut « rompre » les épis, c’est à dire les battre une première fois, puis « repasser », les battre une seconde fois, après les avoir retournés avec une fourche et ensuite secouer la paille pour la séparer du grain et l’enlever. Le grain ainsi battu est amoncelé plusieurs jours de suite pour être nettoyé « à-la-fois ». Il est alors jeté à l’aide d’une pelle contre le vent, ce qui permet de le trier. Celui de bonne qualité ayant été jeté le plus loin en raison de son poids et donc celui de moindre qualité, nommé le « courte-roue » resté en arrière.
  • J’apprends aussi que les enfants qui sont d’ordinaire assignés à la garde des bestiaux, les rentrent à l’étable vers les 8 heures du matin pendant la période des moissons car ils sont chargés de porter le repas aux moissonneurs. Ensuite ils travaillent avec eux toute la chaude journée et font ainsi leur apprentissage.
Le repas des moissonneurs - Jean François Miller
Le repas des moissonneurs – Jean François Miller

Voyant mon scepticisme, voire ma légère panique devant toutes ces tâches inconnues, mon mari me précise alors que la moisson et le battage sont exécutés par les hommes et les femmes et qu’il sera près de moi pour me guider …

À l’écouter ainsi me parler, m’expliquer en détail tous ces travaux quotidiens je ressens toute la passion qu’il a pour son métier et ses terres.

La becquée - Jean François Millet
La becquée – Jean François Millet

Je vais finalement apprendre vite, je suis animée maintenant de ce même amour du travail de la terre, de cette même passion et les journées s’écoulent entre l’éducation de nos deux enfants, Pierre né en 1661 et Jacques en 1670, et l’exécution de toutes ces tâches…

Mais tout va changer.

Année 1681 …

Cela fait 24 ans que je suis mariée, et je vais connaître, ainsi que toute notre communauté protestante des moments dramatiques qui vont bouleverser nos vies.

À l’initiative de l’intendant du Poitou, René de Marillac, la première dragonnade est expérimentée. Les Huguenots sont pillés, ruinés, torturés, même les enfants, par des régiments de cavalerie, par des brutes qui font également subir aux femmes toutes les exactions possibles afin d’obtenir de tous une conversion à la Religion Catholique. (voir aussi sur ce blog « Poignardé par un dragon« )

Les soldats font régner dans tout le village une telle terreur verbale d’abord puis rapidement physique que nous prenons peur. Alors cette même année, comme plus de 38000 autres protestants, et pour protéger notre famille, nous abjurons avec nos deux enfants devant le prêtre de Soudan, ce même prêtre qui a dénoncé nombre d’entre nous…

La terreur et les persécutions subies par notre communauté resteront gravées dans nos mémoires à tout jamais et pas un instant nous ne retrouverons la paix, la quiétude et le bonheur qui nous habitaient. Nous resterons meurtris, et vivrons avec ce mélange de sentiments, celui d’avoir pris une terrible décision pour sauver nos enfants, notre famille et celui d’avoir trahi ce en quoi nous avons toujours cru.

 

* Lexique :

  • Laboureur à bras : journaliers agricoles et parfois petit propriétaire.
  • Laboureur à bœufs : fermier et métayer, propriétaire.
  • Marchand-laboureur : transforme une partie de sa production qu’il vend sur les foires et les marchés. Fait également commerce du bétail qu’il élève.
  • Guérets : terres labourées et non ensemencées.
  • Baillarge : orge d’été.

Sources :

1/ Internet :

Gallica : L’agriculture et les classes paysannes dans le Haut-Poitou au XVIè

huguenotsweb.free.fr : Etymologie protestante

Google livres : Mémoire statistique du Département des Deux-Sèvres

2/ Ouvrage :

Familles protestantes au travers des actes – Marie Reine SIRE – Ed Publi Chauvinoi (site internet)

3/ Images :

Le Laboureur – Jean DUFY : jeandufy.com

Les premiers sillons – Henri Zuber /Le repas des moissonneurs – Jean François Miller : Images d’art

La paye du moissonneur – Léon Lhermitte : Musée d’Orsay

La becquée – Jean François Millet : palais des Beaux Arts de Lille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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